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Du
chianti
pour la croissance
Un des pires défauts de cette campagne présidentielle, qui
n'en manque pas, est son caractère provincial, la France seule
au monde, personne ne lève l'oeil au-delà des frontières.
De la démission de Romano Prodi de la présidence du conseil
italien cette semaine que de leçons à tirer pourtant ! Sur
la fragilité des alliances, n'est-ce pas M. Bayrou ?, mais aussi
sur les réformes et les façons de les conduire. L'Italie
est en avance sur la France et pour nos ambitieux candidats il eut été
judicieux d'y aller voir.
L'Italie souffre d'une spécialisation industrielle moyenne, menacée
par la Chine, d'une productivité du travail très faible
et d'une dette colossale (plus de 100 % du PIB, contre 64 % en France).
Elle est entrée aux forceps dans l'euro et en paie les conséquences.
Silvio Berlusconi, leur Chirac, n'a rien fait. Rien, niente !
Objectivement,
l'Italie est plus mal en point que la France, mais les ressemblances sont
grandes. Tout se résume dans notre similaire croissance chétive,
l'Italie nous ayant rattrapés en 2006 avec 2 %.
Romano Prodi a lancé un vaste programme pour changer le visage
de l'Italie en cinq ans. Rigueur budgétaire, mutation de l'administration,
libéralisation, réformes des retraites, de la "sécu",
développement de la recherche et de l'éducation, investissements
massifs au Mezzogiorno, etc. Le chef du gouvernement a avancé avec
difficultés à cause de la politique, mais il a avancé.
Que dit-il ? La croissance, la croissance, la croissance. L'Italie sera
coulée, si elle ne parvient pas à redynamiser son économie.
Au regard de nos prétendants nationaux qui ne parlent que de social
et dont la stratégie économique est peu claire ("Sarko"
et Bayrou, de ce dernier on ne connaît que le volet budgétaire)
quand elle n'est pas absente ("Ségo"), le discours italien
souligne l'avantage de se choisir un chef de gouvernement qui touche sa
bille en économie.
Lezioni italiane : pour accélérer la croissance, il faut
que plus de monde travaille et que chacun travaille mieux. La première
réforme porte donc sur le marché du travail. Comme cela
consiste à demander des efforts aux salariés, il faut trouver
manière de les compenser. Du "donnant-donnant", comme
dit "Big Mother Ségo". Comment ? Par une réforme
conjointe des taxis, des coiffeurs, des services, de la distribution,
de l'électricité, etc. bref des "marchés de
produits", afin d'y rétablir la concurrence et d'y baisser
les prix.
Schématiquement, ce qu'on prend sur les revenus directs des salariés,
on leur rend indirectement sur la consommation. En Italie, il fallait
une autorisation administrative pour ouvrir un salon de coiffure afin
qu'il ne soit "pas trop près" d'un figaro existant. Romano
Prodi a fait sauter tout ça. Il a fait ce qu'on attend toujours
de M. Delanoë, il a mis fin au monopole des taxis pour en multiplier
le nombre et les rendre accessibles à tous. Anecdote ? No : le
gain en pouvoir d'achat de toutes ces libéralisations a été
estimé à 1 300 euros par personne et par an.
Deux économistes, Philippe Askenazy et Katia Weidenfeld, viennent
de faire le bilan de dix ans de la loi Raffarin en France, adoptée
pour protéger le petit commerce de centre ville en renforçant
les conditions d'installation des grandes surfaces. Résultat terrible
: la loi a, en fait, protégé les grandes surfaces existantes
(Carrefour et autres Leclerc) et freiné le "hard discount".
Conséquence : les prix ont remonté de 7 % après le
vote de la loi ! Autant de "moins à gagner" pour les
consommateurs. Et plus de 50 000 emplois n'ont pas été créés
(Les Soldes de la loi Raffarin, Cepremap, éditions de l'Ecole normale
supérieure). La conclusion des économistes est tellement
négative que le ministère du commerce a tout tenté
pour faire corriger le texte... (Bizarre : qu'est-ce que cette loi cache
donc de si important ?).
La libéralisation des "marchés de produits" n'est
pas le seul chaînon manquant aux programmes des candidats pour relancer
la croissance. Allons plus loin, bien plus loin, avec le Prix Nobel d'économie
Edmund Phelps (lire l'entretien page 15).
Si la France et l'Europe continentale souffrent d'une croissance faible,
c'est faute d'innovation. Il ne s'agit pas seulement d'accroître
les budgets de recherche-développement, ça les candidats
le promettent, mais d'entrer dans un capitalisme nouveau, fait de mouvements
perpétuels, d'entrées-sorties, d'inventions et, en somme,
d'"esprit d'entreprise" au sens premier, celui du goût
de l'aventure. Pour entrer dans ce capitalisme nouveau, il faut sortir
du capitalisme actuel européen " corporatiste", nous
dit Phelps, qui défend systématiquement les positions acquises
des grandes firmes, des grandes banques, comme des salariés.
Nous y voilà. Nos candidats expliquent en long et en détail
comment ils vont panser les plaies sociales sans avoir les moyens de payer
les infirmières. On attend qu'ils disent comment ils veulent s'attaquer
à la racine du mal, le retard de l'économie française
à entrer dans ce XXIe siècle schumpétérien.
Aider la recherche ? Soit, mais cela n'aura aucun effet sur la croissance,
si le tout - université, lois sur la concurrence, aides aux PME,
financement, marché du travail, mobilité, flex-sécurité
- n'est pas articulé dans une conception d'ensemble, où
les réformes sont hiérarchisées, financées,
se renvoient l'une à l'autre et s'épaulent. Naguère,
on appelait cela une stratégie économique.
Eric
Le Boucher, Le Monde
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