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Il y a dix ans, on aurait pu paraphraser la formule de Malraux à propos du gaullisme : tout le monde a été, est, ou sera "blairiste". Aujourd'hui, la statue est tombée de son socle.
Le marxisme.
Comme Allemand, je le comprends comme la fin de l'illusion sociale-démocrate
dans le monde globalisé. Les socialistes français aussi
sont confrontés à la question : quelle Europe voulons-nous
? Quel sera le monde dans vingt ans ? Est-ce le monde de Nicolas Sarkozy,
la France franco-française, ou une France mondialisée ?
Ils ne donnent pas de réponses. Ils les ont refoulées. Vous présentez Tony Blair, sinon comme un idéologue, au moins comme un penseur, alors qu'il a dû plutôt son succès à son sens de la communication. J'ai fait l'expérience de Blair comme théoricien, dans des petits cercles. Bien sûr, pour faire passer une théorie dans les faits, il faut être un tacticien habile. Blair est un bon acteur et un bon orateur. Le Blair intellectuel et le Blair tacticien ne s'excluent pas l'un l'autre. Je ne peux pas le condamner sous prétexte que dans une société du spectacle il a su utiliser les moyens médiatiques. Il a proposé l'interprétation des grandes idées qu'il a su mettre en pratique, même si la mise en oeuvre n'a pas toujours été à la hauteur. Pouvez-vous comprendre qu'en France le blairisme ne soit plus à la mode et que l'épithète blairiste soit presque devenue une insulte ? Parlons de la gauche allemande. Quand le texte Blair-Schröder a été publié en 1999 (Europe, la troisième voie, le nouveau centre), les bons vieux sociaux-démocrates ont été choqués parce qu'il bousculait les idées reçues et mettait en cause leur raison d'être. Avant, ils avaient la lutte des classes. Le mérite de Blair était de dire que la lutte des classes appartenait au passé, de ramener la social-démocratie dans la réalité du présent. C'est très dur. Les sociaux-démocrates allemands se complaisent dans le passé. Quant aux Français, ils ont raté leur chance, il y a cinq ans, au moment de l'élection présidentielle. Je crois que Lionel Jospin était un modernisateur, bien qu'il ne se considérât pas comme blairiste. Il employait le langage socialiste, ce que Blair n'a jamais fait. Blair a développé sa propre langue. Vous avez été l'organisateur en 2000 du "sommet des modernisateurs" (Blair, Clinton, Jospin, etc.). Comment résumeriez-vous le blairisme en quelques principes ? Premier principe : la responsabilité du citoyen ne doit pas être étatisée, nationalisée. Ce qui est une attitude sociale-démocrate typique. Pour Blair, le citoyen doit être à même de décider de sa vie en société. Le deuxième concerne l'Etat. Les sociaux-démocrates croient dans un Etat tout-puissant qui règle tous les problèmes. L'idée de Blair est que l'Etat est là pour apporter des garanties mais qu'il ne fait pas tout lui-même. C'est le principe du nouveau partenariat entre l'Etat et le citoyen en mesure d'assumer ses responsabilités. Blair a essayé, pas toujours avec succès, de remplacer la dépendance par une forme d'égalité des droits et des chances. Le but est d'émanciper le citoyen de la tutelle de l'Etat, qui n'est pas là pour confisquer la responsabilité du citoyen. Il est un facilitateur qui crée les conditions d'une prise en charge du citoyen par lui-même. Le problème, avec Blair, c'est qu'il croit que la mondialisation apporte le salut. Sa faiblesse est d'avoir été incapable de montrer comment l'Europe pouvait influencer la mondialisation. Sa force réside dans la volonté de faire du citoyen un partenaire de l'Etat et de la société, un citoyen qui soit l'entrepreneur de sa propre vie. Le blairisme a aussi une composante internationale. Blair a essayé de rassembler les gens qui avaient, non pas les mêmes solutions, mais les mêmes convictions. En Inde, en Corée, en Afrique du Sud ou en Amérique latine, ses idées peuvent aider à sortir de l'impasse de l'occidentalisation ou de l'américanisation, mais elles peuvent être aussi utiles en Allemagne, où l'Etat social est en train d'étouffer l'Etat et de compromettre l'avenir... Ses idées restent attractives, même s'il n'est plus prophète en son pays. Je pensais surtout à "l'internationalisme des droits de l'homme", qui s'est manifestée au Kosovo et dévoyée en Irak... Blair était convaincu qu'en raison même de nos valeurs nous ne devions pas permettre que ces valeurs soient foulées au pied à travers le monde. Si on prend cette profession de foi au sérieux, il faudrait intervenir partout, du Darfour à la Biélorussie. Mais il pensait plutôt qu'il serait nécessaire de créer au sein de l'ONU une communauté de valeurs rassemblant ceux qui partagent les valeurs occidentales. Pour lui, ces valeurs sont ancrées dans le siècle des Lumières et la Révolution française. Ce projet a été perverti par la mentalité de croisé de George Bush et par l'incapacité de Blair à voir qu'une différence existe entre Bush et l'Amérique. En effaçant cette distinction, il a désorienté nombre de ses amis. Je pensais surtout à « l’internationalisme Pour quelles raisons a-t-il, selon vous, ignoré cette distinction ? Je dois dire d'abord qu'à la veille de la guerre en Irak je n'ai pas compris pourquoi Schröder, dans un but purement électoraliste, avait été aussi critique de l'Amérique. Je n'ai pas compris Chirac. Mais je n'ai pas plus compris Blair. Tous les trois savaient que Bush allait se lancer dans une guerre en l'Irak, quel qu'en puisse être le prix. Ils voyaient qu'on courait à la catastrophe et que l'Europe était absente. Peut-être Blair pensait-il que, comme allié, il était en mesure d'empêcher Bush de faire des bêtises. Il a échoué. J'aurais préféré que la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne s'entendent pour amener les Américains à réfléchir aux conséquences de leurs actions. Blair aurait été le grand homme d'Etat européen du XXIe siècle, comme de Gaulle, Adenauer et Churchill l'ont été pour le XXe, s'il n'avait pas participé à cette guerre funeste. Cette participation n'est-elle pas la cause principale de son déclin ? Il aurait eu une chance de s'en sortir si la guerre s'était terminée rapidement, si un meilleur Irak était sorti de l'aventure. Aussi terrible que le régime de Saddam Hussein ait été, je crois que la situation est devenue pire. C'est une erreur qui entachera toujours la réputation de Blair. Un des pères fondateurs des néoconservateurs américains disait : "Un néoconservateur, c'est un libéral qui a été giflé par la réalité." Ne pourrait-on pas dire : un blairiste, c'est un social-démocrate qui a été giflé par la réalité ? C'est vrai. Un blairiste, c'est un social-démocrate qui a été confronté à la vérité. Il me semble que le travers des socialistes et des sociaux-démocrates est le suivant : ils font une description correcte de la réalité puis ils en tirent une politique. Ils ne comprennent pas que les électeurs vivent dans un monde qui n'est pas politiquement correct. Les blairistes veulent se préserver du politiquement correct. C'est encore une question d'émancipation. Pour moi, Blair personnifie la rupture avec le politiquement correct. Si vous comparez Blair et la coalition rouge-verte en Allemagne, quelles leçons pour la gauche française ? Blair se bat pour être un penseur de l'avenir, alors que le gouvernement rouge-vert était un épisode déjà oublié. Blair reste un défi. Il aura pleinement réussi s'il parvient à mettre son parti définitivement à l'abri de la nostalgie du bon vieux temps travailliste. Il laissera de la déception, peut-être même de la colère, mais aussi l'espoir d'un monde où l'on puisse affirmer ses valeurs, celles des Lumières, et non prolonger le passé. Cela vaut aussi pour la France. Wolfgang
Nowak,
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