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Poweo
: itinéraire d’un opportuniste
Libéraliser un marché sous monopole revient à vouloir
faire cohabiter pacifiquement dans un aquarium géant une baleine,
quelques requins blancs et un banc de sardines. Avec au milieu de la mêlée
une autorité de régulation, frêle homme-grenouille,
pour tenter d'empêcher les plus gros de manger immédiatement
les plus petits. Et puis on attend. Que la baleine perde du poids, que
les requins s'assagissent et que les sardines grossissent. C'est ce que
l'on a tenté dans les télécoms, la poste, l'électricité,
et que l'on devrait voir un jour dans les chemins de fer.
Dans le monde de l'électricité, dont la libéralisation
à été enclenchée il y a dix ans, la baleine
s'appelle EDF, le requin Suez-Gaz de France et les sardines Poweo ou Direct
Energie.
En fait, il faudrait plutôt parler d'anchois que de sardines tant
le déséquilibre est spectaculaire. Poweo, qui se revendique
comme le premier indépendant du secteur, emploie à peine
75 personnes, contre 38.000 pour Gaz de France et 160.000 pour EDF. Comment
s'en sortir dans ces conditions ? Par l'opportunisme.
Charles Beigbeder est un spécialiste du genre. Il a prospéré
à la fin des années 1990 sur l'ouverture du marché
des services financiers en créant un site de courtage sur Internet,
Selftrade. L'ayant vendu à temps en 2000, il s'est mis en quête
d'un nouveau terrain de chasse. Les télécoms ? Trop tard,
trop d'incertitudes technologiques. Mais voilà que l'Union européenne
précise en 2002 le calendrier d'achèvement de l'ouverture
du marché : après les grandes entreprises viendra le tour
des professionnels en 2004 et enfin celui des particuliers au 1er juillet
2007. Il plonge (dans l'aquarium) et crée Poweo. Le principe de
départ est simple et peu onéreux : acheter de l'électricité
en gros et la revendre au détail. Du courtage pur, qui ne demande
aucun investissement lourd (quelques traders avec ordinateurs et téléphones)
et pas d'intervention chez le client (EDF continue d'assurer le service
de distribution). Du coup, il devient facile de se concentrer sur le marketing
pour proposer des offres originales et surtout moins chères.
Seul problème, si les prix de gros sont ceux du marché,
les tarifs de détail en revanche ne sont pas libres mais fixés
par l'Etat (indexés sur l'inflation). En 2002, les prix de l'énergie
étaient sages. Poweo a donc réussi à séduire
ses premières entreprises clientes en s'assurant une petite marge.
Mais l'écart s'est réduit en 2003 pour disparaître
totalement en 2004. Car, avec la hausse des prix du pétrole, tous
les prix énergétiques se sont envolés, tandis que
l'Etat a maintenu des tarifs de détail très bas. Le modèle
économique était donc à refaire.
Dès lors, l'entreprise n'avait que deux solutions : vendre un actif
composé essentiellement de quelques dizaines de milliers de clients
ou changer de stratégie. Trop tôt pour sortir ou pas de propositions
assez alléchantes ? Charles Beigbeder choisit en tout cas de rester
à la table de jeu, quitte à remettre au pot. Un opportuniste,
nous renseigne le dictionnaire, est « celui qui cherche à
tirer le meilleur parti des circonstances, au besoin en transigeant avec
ses principes ». Grand connaisseur du monde financier, adepte du
concept de l'entreprise virtuelle, le fondateur de Poweo fait en 2004
un pari osé, celui de l'intégration verticale. Avec l'explosion
des prix de production due au manque de capacités en Europe, la
marge s'est déplacée en amont de la chaîne de la valeur,
du côté des producteurs. Pour rester durablement dans ce
métier, il faut donc en être et s'éloigner du modèle
de pur intermédiaire pour investir dans le lourd et dans le long
terme.
La stratégie va donc se déployer dans trois directions :
la production électrique, le service et l'approvisionnement. L'idée
est évidemment de lisser les aléas de l'activité
en étant présent sur toute la chaîne, quitte à
enregistrer sur le court terme des marges moins élevées.
La conjoncture est aujourd'hui favorable aux producteurs. Quand des capacités
nouvelles se mettront en place dans les années à venir (1.500
milliards de dollars d'investissement d'ici à 2030, estime Bruxelles),
les prix se relâcheront et la marge se déplacera vers la
commercialisation.
En terme de clientèle, Poweo s'est rapidement tourné vers
les petites entreprises, moins courtisées que les grandes, moins
puissantes dans la négociation et plus sensibles à ses offres
marketing. Mais la grande affaire sera l'ouverture du marché aux
particuliers au 1er juillet 2007. C'est sur ce segment, très proche
des petites entreprises, mais complémentaire en termes de période
d'utilisation, que l'entreprise entend asseoir son développement
et réaliser la majorité de son chiffre d'affaires et, surtout,
de ses marges.
Joli schéma sur le papier. Reste à lui donner corps. Le
premier obstacle est celui du financement. La plus petite centrale électrique
(à gaz) coûte plus de 200 millions d'euros (un an de chiffre
d'affaires) et demande deux ans de construction. Beigbeder a trouvé
le candidat « opportun » : Verbund, l'EDF autrichien. Un spécialiste
reconnu du secteur, ambitieux mais pas trop gros pour accepter une alliance
et un investissement financier conséquent tout en restant minoritaire.
Il prendra à terme 25 % de Poweo et les deux s'associent dès
maintenant dans une société commune qui va gérer
la construction et l'exploitation d'une première centrale dans
le nord de la France (ouverture fin 2008) puis d'au moins deux autres.
Le groupe souhaiterait également prendre part à des opérations
d'échange d'énergie avec un grand producteur ou d'investissement
dans des centrales nucléaires. Pourquoi pas à l'occasion
des désengagements auxquels devra procéder Suez dans le
cadre de sa fusion avec Gaz de France ? Très actif, Poweo vient
encore de réaliser un joli coup en emportant le contrat de la réalisation
d'un nouveau terminal méthanier au Havre, en association avec la
société CIM, plus de 500 millions d'investissement.
La course contre la montre est donc lancée, mais les risques d'exécution
sont considérables compte tenu de la faible marge de manoeuvre
financière du groupe et de son inexpérience dans ce domaine.
Il devra se doter rapidement d'une expertise et s'éloigner de son
modèle d'entreprise « low cost » dont l'essentiel est
sous-traité à l'extérieur. Même chose pour
le commercial. Comme dans les télécoms, sur Internet commencent
à fleurir des blogs d'utilisateurs mécontents de leur facture
ou du service. Or, pour réussir son pari de devenir durablement
le troisième fournisseur français et de séduire les
particuliers, Poweo doit impérativement devenir crédible
et offrir un plus en matière de services, l'activité qui
génère les plus fortes marges. Il fourmille d'idées
sur l'aide aux consommateurs en matière d'économie d'énergie
(bientôt une Poweo Box dans le grand public). Mais il faudra embaucher
vite et bien, gérer la croissance, l'alourdissement des frais de
structure, bref le passage à l'age adulte. Du statut de sardine
à celui de requin, ou du moins de gros mérou.
par
Philippe Escande
Les Echos - mercredi 4 octobre 2006 -
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