Un universitaire en otage

Les mots en France ont-ils encore un sens ? Comment peut-on parler de "dialogue social" sur fond de chantage à la violence, de blocages et de démission des institutions démocratiques ? Les syndicats sont-ils des acteurs représentatifs ? Depuis quand un gouvernement d'un pays démocratique doit-il demander l'autorisation aux syndicats pour gouverner ? Mon université est fermée sur la décision d’un président d’université (un de plus) contraint de participer à la cacophonie nationale orchestrée par des syndicats qui jouent avec la jeunesse de ce pays. Cette dernière est d’autant plus facile à manipuler qu’elle est le fruit d’un système éducatif plus tourné vers l’endoctrinement et le lavage de cerveau que l’instruction élémentaire et l’acquisition des compétences et des qualifications (qui font tant défaut à nos entreprises). Mais c’est devenu un rituel du printemps.

Depuis dix ans, j’assiste à ce rituel usant dans un pays usé face à une opinion qui assiste impuissante à la mise hors-jeu de sa jeunesse. L’année universitaire est rythmée par les vacances, les grèves et les blocages au point que, d’année en année, je ne parviens plus à boucler mes programmes. Alors, on allège les programmes. C’est d’ailleurs devenu une recommandation officielle si l’on veut offrir le diplôme de master à 80 % d’une classe d’âge dont une partie ne maîtrise pas les savoirs fondamentaux requis pour entrer à l’université. Mais comment des étudiants qui refusent toute forme de sélection peuvent-ils revendiquer (et espérer) un vrai métier ? Je sais que les étudiants grévistes sont loin d’être représentatifs. Mais on ne voit qu’eux et ils intimident les institutions, faisant le bonheur de médias avides de sensations et idéologiquement complaisants sinon complices.

Au-delà de la question du CPE, c’est à une faillite de nos institutions que nous assistons en direct. Dans ce contexte, la question n'est plus de savoir si le pays est réformable, mais s'il est même gouvernable. Dans les démocraties modernes et prospères, les lois se débattent et se décident au parlement, pas dans la rue. Mais quand la gauche perd dans les urnes, elle nourrit revancharde un interminable troisième tour social au mépris de la règle la plus élémentaire du jeu démocratique. Et quand la droite gagne les élections, il prévient qu'elle ne fera pas de chasse aux sorcières. Aux USA, quand les démocrates perdent, ils laissent les républicains gouverner. La gauche française, plutôt que de céder aux sirènes de l’extrême gauche, devrait faire preuve de plus de modestie (et de moins d'arrogance) si elle veut revenir aux affaires (avec quel programme ?) alors que l’héritage mitterrandien se traduit par un triplement de la dette publique, une économie essoufflée et disloquée et un horizon bouché pour une génération dupée.

Quant à la droite, elle ferait bien de ne pas retomber dans ses divisions intestines. C’est précisément la rivalité suicidaire Chirac/Giscard qui a livré le pays aux socialistes. Messieurs Sarkozy et Borloo auraient bien tord de se réjouir des mésaventures de De Villepin. Ils se grandiraient aux yeux de l’opinion en faisant preuve de plus de solidarité envers un premier ministre qui a enfin le courage de tenir tête à une contestation illégitime. S’il devait céder aujourd’hui, ce serait la preuve que la France est dans l’incapacité à accepter la moindre réforme. Et un pays qui ne parvient pas à se réformer est un pays condamné.

Jean-Louis Caccomo