Laissez de Gaulle en paix !


Voici que renaît le débat sur la politique économique nécessaire à notre pays. Il n'est pas nouveau. Il y a déjà des années, certains avaient fait l'apologie du déficit budgétaire, remède miracle pour relancer notre économie, de la faiblesse de la monnaie, indispensable au soutien de nos exportations, de la baisse des taux d'intérêt, garantie d'un investissement accru et d'une productivité meilleure.
On a vu ce qu'il en est advenu. Le déficit des finances publiques est demeuré l'un des plus importants en proportion de la richesse nationale, les taux d'intérêt de la Banque centrale européenne sont parmi les plus bas au monde. Pour autant, les problèmes de la France ont-ils été résolus ? En aucune manière : la croissance est insuffisante comparée au reste du monde, le commerce extérieur en déficit, le chômage l'un des plus importants au monde en proportion de la population active, l'endettement public a progressé de façon massive, quant à la fracture sociale, quel que soit le critère qui permette de la qualifier, elle n'a pas été réduite, tout au contraire. Apparemment, tout cela ne sert pas de leçon aux propagandistes de "l'autre politique", et à leurs thèses.

Mais il y a plus grave. Ces thèses, finalement fondées sur une politique de facilité et de laisser-aller, se réclament de De Gaulle alors que rien n'est plus contraire à sa pensée et à son action. Rappellerai-je que le redressement français, tel qu'il le voulut en 1958, était fondé sur la force de la monnaie et sur la bonne santé des finances publiques et sociales ? Chacun a le souvenir de la prospérité qui en est résultée. Rappellerai-je aussi que rien n'est plus opposé à l'état d'esprit et à l'attitude morale de De Gaulle que de s'en prendre aux autres des déceptions, des épreuves de la nation ? En 1940, il n'a pas imputé aux Anglais et aux Américains l'effondrement de la France, mais à nos faiblesses intérieures et aux erreurs de nos chefs militaires ; en 1958, il n'a pas attribué au rôle de l'étranger nos difficultés coloniales et algériennes, mais à notre absence de lucidité et de volonté ; et quand il a décidé notre entrée dans le Marché commun, il a entendu ouvrir notre pays à la compétition et à la liberté et l'a forcé à s'adapter au monde. Pour de Gaulle, les problèmes de la France devaient être résolus par les Français, par leur volonté, par la politique qu'ils choisissaient, ils devaient s'en sentir responsables, et eux seuls.
Pour ceux qui prônent un prétendu renouveau de la politique économique, de quoi s'agit-il aujourd'hui ? Contre toute vérité, d'attribuer à la Banque centrale européenne l'atonie de notre économie, de faire baisser artificiellement l'euro afin de nous dispenser de tout effort national, de réclamer davantage encore de déficits publics, alors qu'ils sont parmi les plus élevés du monde. C'est véritablement confondre les conséquences et les causes et s'empêtrer dans des contradictions intellectuelles. Les baptiser "gaullisme social" ne suffit pas à les légitimer. Pour de Gaulle seul l'effort collectif national permettait le progrès et la juste participation de tous à ses fruits.

Laissons donc "l'autre politique" au vestiaire des idées mortes ! Soyons cohérents, soyons lucides et volontaires : le redressement de la France ne dépend pas des autres, ni de la levée des contraintes que les autres lui imposeraient, il dépend d'elle-même. Soyons capables, enfin, de réformer l'Etat, de diminuer les dépenses collectives et les excès de la redistribution, de récompenser le mérite, ce qui suppose d'abaisser les prélèvements publics et de pousser à l'augmentation des revenus directs, de réformer le marché du travail pour le rendre plus souple, de développer la rapidité de nos capacités de réaction dans la compétition mondiale, de réformer notre système de santé, d'améliorer les résultats de nos universités en leur donnant l'autonomie. Tout cela, nous pouvons l'atteindre avec une monnaie stable et des taux d'intérêt faibles, comme aujourd'hui.
Voilà les réformes qui nous rendront la croissance et l'emploi et qui amélioreront la justice sociale et la force du pays. Elles ne dépendent que de nous-mêmes.


Edouard Balladur,
ancien premier ministre (1993-1995),
est député UMP de Paris.
Article paru LE MONDE du 06.07.06