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L'air
du protectionnisme électoral
Redonner
vie à la préférence communautaire" (Nicolas
Sarkozy, 29 mai 2005). "Renforcement du tarif extérieur commun"
(Parti socialiste, 1er juillet). "Taxer les entreprises qui délocalisent
les emplois et taxer leurs produits lorsqu'elles les réimportent"
(Ségolène Royal, 13 octobre). "Un chemin équilibré
entre protection et protectionnisme" (Nicolas Sarkozy, 9 novembre)
; étudier "le principe d'une taxe carbone sur les importations
de produits industriels en provenance des pays qui refuseraient de s'engager
en faveur du protocole de Kyoto" (Dominique de Villepin, 13 novembre).
Il flotte décidément sur cette précampagne un étrange
et consensuel parfum de protectionnisme.
Qu'on nous comprenne bien : évoquer la rétorsion commerciale
peut être nécessaire pour contrer des comportements déloyaux
ou pour amener tel ou tel partenaire à prendre sa juste part à
la solution de problèmes globaux. Mais la fonction d'un scrutin
présidentiel est de fixer le cadre des politiques à venir.
L'invocation répétée de solutions protectionnistes
conforte l'opinion dans la croyance que la réponse aux tensions
suscitées par la mondialisation est dans la construction d'une
ligne Maginot économique et installe l'idée que le prochain
président (ou présidente) aura pour mandat de l'édifier.
Ces propos répondent à une attente. Selon un sondage récent,
les Français sont, parmi tous les Européens, les plus angoissés
par la mondialisation : 72 % y voient d'abord une menace pour l'emploi
et les entreprises du pays. Pourtant, les partis de gouvernement s'interdisaient
jusqu'ici d'envisager en réponse un recours à l'attirail
protectionniste, laissant ce thème à l'extrême droite
et à l'extrême gauche. Ils se gardaient de promouvoir des
solutions dont la mise en oeuvre opposerait le pays à ses partenaires
européens ou le mettrait en contradiction avec ses engagements
internationaux.
Ce n'est pas toujours par conviction que les dirigeants politiques français
se retenaient de céder à la tentation. Notre classe politique
n'a jamais été adepte du libre-échange. Toutefois,
l'engagement européen et les règles multilatérales
faisaient office de surmoi. A gauche, mais aussi à droite, la victoire
du non au référendum a fait sauter le tabou européen
et avivé la recherche de réponses nationales. Quant aux
digues multilatérales, elles viennent de céder avec la mise
en sommeil des négociations à l'OMC et l'évolution
américaine. Les pointages indiquent que les nouveaux membres du
Congrès sont plus isolationnistes que leurs prédécesseurs,
qui s'étaient déjà illustrés en bloquant des
investissements étrangers et en montrant une grande réticence
à ratifier des accords commerciaux régionaux.
Tout est donc en place pour que le mouvement s'amplifie d'ici à
l'élection présidentielle et le risque est réel que
celle-ci soit l'occasion, en France, d'un virage isolationniste. Une telle
évolution serait très grave, pour plusieurs raisons.
Nous n'arrêterons pas, d'abord, la mutation mondiale qui s'est engagée.
Celle-ci n'est pas affaire de règles commerciales mais d'aspirations.
La Chine, l'Inde et d'autres pays émergents veulent accéder
à la prospérité économique et ont choisi pour
cela de s'inscrire dans la division internationale du travail. On peut
critiquer leurs comportements sociaux ou environnementaux et leur demander
d'y mettre fin, vigoureusement si besoin. Mais ne croyons pas une seconde
que l'élimination des pratiques contestables changerait fondamentalement
les termes de la concurrence mondiale. La montée de la Chine ne
s'explique pas par la répression des syndicats ou l'indifférence
à l'égard des dégâts environnementaux. Propager
cette idée entretient l'aveuglement.
Deuxièmement, les lignes Maginot ont toujours le même effet
: créer l'illusion de la sécurité et retarder les
vraies réponses. Historiquement, le seul protectionnisme qui ait
donné des résultats a été offensif, et tous
les pays qui ont voulu s'abstraire des changements du monde l'ont payé
au prix fort. Suggérer que la réponse aux délocalisations
est dans la protection, c'est faire croire que la France pourra prospérer
en conservant ses industries traditionnelles. Il suffit de regarder de
l'autre côté du Rhin pour comprendre combien c'est illusoire
: depuis cinq ans, l'industrie allemande s'est profondément réorganisée
sur la base d'une délocalisation massive, bien plus rapide et prononcée
qu'ici. Résultat : l'emploi industriel n'a pas souffert davantage,
mais l'Allemagne est redevenue le premier exportateur mondial.
Rappelons en outre que taxer à l'importation des produits qui ne
sont plus fabriqués dans le pays a comme seul effet d'en faire
monter les prix ; et qu'interdire les délocalisations aux entreprises
françaises leur ferait simplement perdre leur compétitivité
par rapport aux autres entreprises européennes qui y ont recours.
Troisièmement, le problème actuel de l'économie française
n'est pas qu'elle importerait trop ou délocaliserait trop. Il ne
réside pas davantage dans le coût du travail ou dans le fardeau
de l'euro. D'autres pays proches font mieux dans les mêmes conditions.
Notre problème tient à la dégradation de nos performances
à l'exportation, faute d'une offre compétitive suffisante
en qualité et en quantité et d'efforts trop timides envers
les nouvelles zones de croissance du monde. Pendant dix ans environ, ce
problème a été masqué, par la faiblesse de
l'euro puis par les difficultés de l'Allemagne. Il apparaît
en pleine lumière aujourd'hui. C'est ce problème qu'il faut
traiter, et rien dans l'attirail protectionniste n'y offre le début
d'une réponse.
Quatrièmement, ce qui est un drame à l'échelle d'un
territoire ne l'est pas à l'échelle du pays. Il faut aider
les victimes de la mondialisation, les indemniser, les requalifier, les
réinsérer dans l'emploi, mais protéger des emplois
condamnés aggrave le problème au lieu de le résoudre.
La disparition sur notre territoire des industries traditionnelles ou
des hautes technologies d'hier focalise l'attention, mais la France et
l'Europe sont en fait mieux placées dans l'échange international
que les Etats-Unis : elles exportent des produits intensifs en capital
que les pays émergents ne produisent pas en grandes quantités,
et sont relativement faibles dans les biens de consommation technologiques
où ces pays concurrencent les Etats-Unis. Elles exportent donc
des biens très demandés qui bénéficient de
la croissance mondiale et ont à gagner au processus de spécialisation
internationale.
Il y a évidemment matière à débat sur la réponse
à apporter aux mutations. Faut-il investir davantage de fonds publics
dans la recherche et l'enseignement, et comment obtenir ces fonds ? Pour
stimuler l'innovation, faut-il plus ou moins de concurrence ? De quels
acteurs financiers avons-nous besoin pour faire naître des Google
européens ? Faut-il déréglementer le marché
du travail ? Peut-on adapter en France le modèle danois de flexsécurité
? Faut-il accepter, et même favoriser, une concentration des activités
sur le territoire ? Comment remédier à l'absence de croissance
des PME, autre particularité française ?
Pour des candidats soucieux de l'avenir, voilà de bons terrains
d'affrontement entre visions et solutions. Mais de grâce, qu'ils
nous épargnent la dangereuse diversion protectionniste.
par
Patrick Artus, Elie Cohen, Jean Pisani-Ferry
LE MONDE
Patrick Artus, Elie Cohen, Jean Pisani-Ferry
sont économistes et membres du Conseil d'analyse économique
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