Contre
le patriotisme économique

Le patriotisme économique - qui consiste à empêcher la prise de contrôle d'entreprises nationales par des actionnaires étrangers - est à la mode. Mais il n'est qu'une forme particulière d'une pratique très ancienne, le protectionnisme. Comme ce dernier, il est censé défendre les intérêts nationaux contre des menaces étrangères. Or, de même qu'il n'existe aucune justification rationnelle ou morale possible du protectionnisme pour les biens et services, il n'existe aucune justification imaginable du patriotisme économique.


Pourquoi en effet vouloir que les entreprises «françaises» restent françaises, c'est-à-dire appartiennent en majorité à des propriétaires français? Un argument souvent utilisé consiste à dire que les propriétaires étrangers d'une entreprise française n'hésiteraient pas à licencier les employés français de manière à accroître leurs profits. Et cela suppose, a contrario, que les autorités françaises auraient le moyen d'inciter des propriétaires français à éviter les licenciements. Mais est-ce vraiment le rôle de l'Etat que de s'immiscer ainsi dans les décisions des propriétaires d'entreprises? Il se passe en fait ceci: par ses prélèvements fiscaux spoliateurs et par ses réglementations paralysantes, l'Etat français crée du chômage depuis des décennies. Mais au lieu de corriger ses propres politiques, il essaie de faire porter une partie du poids du chômage sur les entreprises en empêchant les licenciements. Or, dans une économie dynamique, il serait normal et admis que certaines entreprises licencient et que d'autres embauchent. Ce n'est pas en empêchant ces processus normaux d'ajustement économique que l'on peut résorber le chômage, qui a de toute autres causes. On ne peut ainsi que réduire le progrès économique. Si le rachat d'entreprises françaises par des propriétaires étrangers avait vraiment pour conséquence de rendre plus difficile l'intervention de l'Etat français dans la gestion des entreprises, il faudrait s'en féliciter.
Il est tout à fait étrange que des hommes politiques puissent chercher à empêcher l'achat d'une entreprise française par des étrangers ou qu'ils puissent décider d'une fusion d'entreprises - comme ils essaient de le faire entre Suez et GDF pour éviter la prise de participation de la firme italienne Enel dans Suez - sous prétexte de patriotisme économique. Si les propriétaires d'une firme étrangère proposent d'acheter les actions d'une entreprise française à un prix plus élevé que le prix courant du marché, c'est parce qu'ils estiment pouvoir mieux la valoriser. S'il existe un «intérêt national», c'est bien que les entreprises ayant des activités sur le territoire national soient aussi efficaces que possible et, de ce point de vue, la nationalité de leurs propriétaires importe peu.


Lorsque apparaît une menace de prise de pouvoir par une entreprise étrangère dans une firme française, on la considère comme contraire à «l'intérêt national» et l'on met en place une législation pour rendre plus difficiles les «OPA hostiles», comme on a commencé à le faire en France. Or, dans quelle mesure peut-on dire qu'une OPA est hostile? Il est clair qu'elle l'est vis-à-vis des principaux dirigeants de la firme soumise à une OPA. Mais, précisément, si une OPA est lancée, c'est parce que les acquéreurs potentiels estiment qu'ils sont susceptibles de mieux gérer cette entreprise. La collusion qui existe entre les membres des classes dirigeantes, dans les affaires et la politique incite alors les dirigeants menacés à demander la protection de l'Etat, en invoquant le patriotisme économique. Et c'est ainsi que se développe un capitalisme «nomenklaturiste», qui donne une idée complètement faussée du capitalisme, qui est en réalité un système où le risque est pris en charge individuellement sans recours à l'Etat.


Or, si une OPA est hostile vis-à-vis des dirigeants, en particulier des plus mauvais gestionnaires, elle est au contraire amicale vis-à-vis des actionnaires qui obtiennent ainsi une plus-value sur leurs actions. Et si l'OPA conduit à une amélioration de la gestion ou à l'exploitation de nouvelles synergies, elle est productrice de valeur. Ceci permet non seulement d'améliorer les profits, mais aussi, par exemple, d'accroître les salaires. La preuve en est qu'une OPA dite hostile est souvent réussie. C'est dire que les actionnaires la trouvent amicale. Et puisque les actionnaires gagnent - par exemple ceux du pays de nationalité de la firme -, en quoi faut-il défendre la patrie?


Ainsi, le patriotisme économique est-il destructeur de l'intégration économique européenne et mondiale et nuisible pour les intérêts de la plupart des Français concernés. Il est le fruit de l'incompétence économique, de la connivence entre les dirigeants publics et privés, d'un nationalisme épidermique et dérisoire. Dans toutes ces affaires, l'Etat est, une fois de plus, là où il ne devrait pas être.

Pascal Salin