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«Donnez-moi un tee-shirt et je vous expliquerai le fonctionnement
de l’économie mondiale.» Tel est le défis
ambitieux que c’est fixé Petra Rivoli, Professeur
de management à la Georgetown University de Washington, dans son
livre «The Travels of a T-Shirt in the Global Economy».
«Le périple d’un maillot de 250 grammes, de son
origine comme matière première dans un champ de coton du
Texas à sa vente à six dollars dans un grand magasin de
Floride, après un long détour dans les filatures et les
ateliers de confection de Shanghaï, nous en apprend plus sur les
prodiges et les travers de la mondialisation que tous les discours de
l’OMC»
C’est
sous une forme plus moderne la célèbre histoire du crayon
raconté par Leonard E. Read pour illustrer les bienfaits du libre
échange et l’illusion du dirigisme tant est complexe aujourd’hui
la fabrication du produit le plus simple.
Moi,
le crayon
par Leonard. E. Read
Leonard Read (1898-1983) a fondé
en 1946 la FEE (Foundation for Economic Education) qu’il présida
jusqu’à sa mort. " Moi, le crayon " est son essai
le plus connu et fut publié pour la première fois dans le
numéro de décembre 1958 de The Freeman. Bien que certains
détails de fabrication et de lieux aient changé au cours
des quarante dernières années, les principes sont restés
les mêmes.
Je suis un crayon noir – le crayon de bois ordinaire que connaissent
tous ceux qui savent lire et écrire, garçons, filles et
adultes. (Mon nom officiel est " Mongol 482. " Mes nombreux
éléments sont assemblés, fabriqués et finis
par la Eberhard Faber Pencil Company.)
Ecrire est à la fois ma vocation et mon métier [jeu de mots
anglais entre vocation et avocation=métier. NdT] ; c’est
tout ce que je fais.
Vous pourriez vous demander pourquoi je devrais écrire une généalogie.
Eh bien, pour commencer, mon histoire est intéressante. Et, ensuite,
je suis un mystère – plus grand qu’un arbre ou un coucher
de soleil, et même qu’un éclair. Mais, malheureusement,
ceux qui m’utilisent me considèrent comme faisant partie
du décor, comme si je n’étais qu’un simple événement
sans antécédents. Cette attitude superficielle me relègue
au niveau du banal. C’est un exemple de la grave erreur que l’humanité
ne peut pas continuer à commettre trop longtemps sans danger. Car,
comme l’a observé le sage G.K. Chersterton, " Nous périssons
faute d’émerveillement, et non pas faute de merveilles. [We
are perishing for want of wonder, not for want of wonders]. "
Moi, le crayon, aussi simple que je paraisse, je mérite votre émerveillement
et votre respect, une affirmation que je vais essayer de prouver. En fait,
si vous pouvez me comprendre – non, c’est trop demander à
quelqu’un – si vous pouvez prendre conscience du caractère
miraculeux que je symbolise, vous pourrez sauver la liberté que
l’humanité est si malheureusement en train de perdre. J’ai
une profonde leçon à enseigner. Et je peux l’enseigner
mieux qu’une automobile, un avion ou un lave-vaisselle parce que
– eh bien, parce que je suis en apparence si simple.
Simple ? Et pourtant, pas une seule personne à la surface de cette
terre ne sait comment me fabriquer. Ceci semble invraisemblable, non ?
Particulièrement quand on se rend compte qu’on produit chaque
année un demi-milliard de mes semblables aux Etats-Unis.
Prenez-moi et regardez-moi, que voyez-vous ? On ne voit pas grand-chose
: il y a du bois, de la laque, la marque imprimée, la mine, un
peu de métal et une gomme.
D’innombrables
antécédents
Tout comme vous ne
pouvez pas remonter votre arbre généalogique très
loin, il m’est impossible de nommer et d’expliquer tous mes
antécédents. Mais je voudrais en suggérer suffisamment
pour bien vous faire comprendre leur richesse et leur complexité.
Mon arbre généalogique commence avec ce qui est bel et bien
un arbre : un cèdre de l’espèce qui pousse en Californie
du Nord et en Oregon. Réfléchissez maintenant avec attention
à toutes les scies, à tous les camions, à toutes
les cordes et aux innombrables autres équipements utilisés
pour obtenir et transporter les rondins de cèdre vers les voies
de chemin de fer. Pensez à toutes les personnes et aux compétences
innombrables qui ont participé à leur fabrication : l’extraction
du minerai, la fabrication de l’acier et sa transformation en scies,
haches et moteurs ; la culture du chanvre et toutes les étapes
aboutissant à une corde grosse et lourde ; les campements d’exploitation
du bois avec leurs lits et leurs mess, la culture et la cuisine de toute
la nourriture. Tiens, d’incalculables milliers de gens ont joué
un rôle dans chaque tasse de café que boivent les bûcherons
!
Les rondins sont envoyés vers une fabrique à San Leandro,
en Californie. Pouvez-vous imaginer les individus qui ont créé
les wagons-plateforme, les rails et les locomotives, et ceux qui ont construit
et installé les moyens de communication qu’ils supposent.
Ces légions font partie de mes antécédents.
Réfléchissez au travail à San Leandro. Les rondins
sont coupés en petites lames, de la longueur d’un crayon
et d’une épaisseur inférieure à 6 millimètres.
Celles-ci sont séchées dans un four et teintées pour
la même raison qu’une femme met du rouge sur son visage. Les
gens préfèrent que je sois joli, plutôt que d’un
blanc pâle. Les lames sont cirées et à nouveau séchées
en four. Combien de savoir-faire entrent dans la fabrication des teintes
et des fours, ou dans la fourniture de la chaleur, de la lumière
et de l’énergie, des courroies, des moteurs et des autres
choses que réclame une fabrique ? Des balayeurs de la fabrique
parmi mes ancêtres ? Oui, et aussi les hommes qui ont versé
le béton du barrage d’une centrale hydraulique de la Pacific
Gas and Electric Company qui approvisionne la fabrique en énergie.
N’oubliez pas les ancêtres actuels et lointains qui ont aidé
à transporter soixante voitures de lames d’un côté
à l’autre du pays.
Une fois dans l’usine à crayons – 4 millions de dollars
de machines et de bâtiments, capital entièrement accumulé
par des parents à moi – chaque lame se voit donner huit rainures
par une machine complexe, après quoi une autre machine place une
mine dans une lame sur deux, met de la colle et dispose une autre lame
au-dessus – un sandwich à la mine pour ainsi dire. Sept frères
et moi sommes mécaniquement taillés dans ce sandwich de
bois.
Ma mine elle-même est complexe. Le graphite est extrait à
Ceylan. Pensez à ces mineurs, à ceux qui ont fabriqué
leurs nombreux outils ou les sacs en papier dans lesquels on transporte
le graphite ou encore la ficelle qui permet d’attacher ces sacs,
à ceux qui les ont mis à bords des bateaux et à ceux
qui ont fabriqué ces bateaux. Même les gardiens de phare
le long de la route ont aidé à ma naissance – et aussi
les pilotes des ports.
Le graphite est mélangé à de l’argile du Mississipi
dont on utilise l’hydroxyde d’ammonium pour le processus d’affinage.
Puis des agents mouillants sont ajoutés, comme du suif sulfoné
– des graisses animales ayant réagi avec de l’acide
sulfurique. Après être passé au travers de nombreuses
machines, le mélange se présente finalement comme une extrusion
sans fin – comme pour une machine à saucisses – découpée
à la dimension voulue, séchée et cuite pendant plusieurs
heures à environ 1000 C°. Pour accroître leur résistance
et leur aspect lisse, les mines sont alors traitées avec un mélange
chaud qui comprend de la cire du Mexique, de la paraffine et des graisses
naturelles hydrogénées.
Mon cèdre reçoit six couches de laque. Connaissez-vous tous
les ingrédients de la laque ? Qui penserait que les éleveurs
de graine de ricin et les raffineurs d’huile de ricin en font partie
? C’est le cas. Tiens, même les processus qui permettent d’obtenir
la belle couleur jaune de la laque nécessitent les savoir-faire
de plus de personnes que l’on n’en pourrait dénombrer
!
Regardez la marque. C’est un film formé en chauffant du charbon
noir mélangé avec des résines. Comment faites-vous
pour obtenir des résines et, je vous le demande, qu’est ce
que le charbon noir ?
Mon bout de métal – la virole – est en laiton. Pensez
à toutes les personnes qui extraient le zinc et le cuivre et ceux
qui savent faire une feuille brillante de laiton à partir de ces
produits de la nature. Ces anneaux noirs sur ma virole sont en nickel
noir. Qu’est-ce donc, et comment est-il mis en place ? L’histoire
complète qui explique pourquoi le centre de ma virole n’est
pas recouvert de nickel prendrait des pages.
Il y a ensuite mon plus grand triomphe, inélégamment appelé
dans le métier " la bonde " [the plug], la partie que
l’homme utilise pour effacer les erreurs qu’il commet avec
moi. C’est un élément appelé " factice
" qui permet d’effacer. Il s’agit d’un produit
semblable à du caoutchouc fabriqué en faisant réagir
de l’huile de colza des Indes néerlandaises avec du chlorure
de soufre. Le caoutchouc, contrairement à l’idée courante,
ne sert que pour assurer la liaison. Il y a ensuite de nombreux agents
de vulcanisation et d’accélération. La pierre ponce
vient d’Italie ; et le pigment qui donne sa couleur à la
gomme est du sulfure de cadmium.
Personne ne sait
Quelqu’un veut-il remettre en doute mon affirmation selon laquelle
pas une seule personne au monde ne saurait comment me fabriquer ?
En fait, des millions d’êtres humains participent à
ma création, et aucun d’entre eux n’en connaît
plus que quelques autres. Bon ! Vous allez dire que j’exagère
en disant que ma création est liée au cueilleur de baies
de café dans le lointain Brésil et aux cultivateurs de nourriture,
que c’est une position extrême. Je réitère mon
affirmation. Il n’y a pas une personne, parmi ces millions, y compris
le président de l’entreprise de crayons, qui contribue plus
qu’un tout petit peu, de façon infinitésimale, aux
compétences requises. Du point de vus des savoir-faire, la seule
différence entre le mineur qui extrait le graphite à Ceylan
et le bûcheron de l’Oregon est le type de compétence.
On ne peut se passer ni du mineur ni du bûcheron, pas plus que du
chimiste de la fabrique ou de l’ouvrier du champ de pétrole
– la paraffine étant un dérivé du pétrole.
Voilà un fait étonnant : ni l’ouvrier du champ de
pétrole, ni le chimiste, ni le mineur extrayant le graphite ou
l’argile, ni aucun de ceux qui équipent ou fabriquent les
bateaux, les trains ou les camions, ni aucun de ceux qui font fonctionner
la machine assurant le moletage de mon bout de métal, ni le président
de la compagnie ne remplissent-leur tâches parce qu’ils me
veulent. Chacun me désire moins, peut-être, qu’un écolier.
En fait, il y en a dans cette multitude qui n’ont jamais vu de crayon
et qui ne saurait pas s’en servir. Leur motivation est autre chose
que moi. C’est peut-être quelque chose comme ça : chacun
parmi ces millions voit qu’il peut ainsi échanger son petit
savoir-faire contre des biens et des services qu’il désire
ou dont il a besoin. Je peux ou non faire partie de ces articles.
Pas d’esprit organisateur
Il y a quelque chose d’encore plus étonnant : c’est
l’absence d’un esprit supérieur, de quelqu’un
qui dicte ou dirige énergiquement les innombrables actions qui
conduisent à mon existence. On ne peut pas trouver trace d’une
telle personne. A la place, nous trouvons le travail de la Main Invisible.
C’est le mystère auquel je me référais plus
tôt.
Il a été dit que " seul Dieu pouvait créer un
arbre. " Pourquoi sommes-nous d’accord avec ça ? N’est-ce
pas parce que nous comprenons que nous ne pourrions pas en fabriquer un
nous-mêmes ? En fait, pouvons-nous décrire un arbre ? Non,
sauf dans des termes superficiels. Nous pouvons dire, par exemple, qu’une
certaine configuration moléculaire se présente comme un
arbre. Mais quel esprit humain pourrait même noter, sans même
parler de diriger, les changements constants des molécules se produisent
au cours de la vie d’un arbre ? Un tel exploit est totalement impensable
!
Moi, le crayon, je suis une combinaison de miracles : un arbre, du zinc,
du cuivre, du graphite, etc. Mais, à ces miracles qui existent
dans la Nature, s’ajoute un miracle encore plus extraordinaire :
la configuration des énergies créatrices humaines –
des millions de tout petits savoir-faire se réunissant naturellement
et spontanément en réponse à la nécessité
et au désir humains et en l’absence de tout esprit organisateur
! Comme seul Dieu peut créer un arbre, j’insiste pour dire
que seul Dieu pourrait me créer. L’homme ne peut pas plus
diriger ces millions de savoir-faire pour me donner vie qu’il ne
peut assembler les molécules pour faire un arbre.
Tout ceci est ce que je veux dire quand j’écris : "
Si vous pouvez prendre conscience du caractère miraculeux que je
symbolise, vous pouvez aider à sauver la liberté que l’humanité
est si malheureusement en train de perdre. " Car si l’on se
rend compte que ces savoir-faire s’organiseront naturellement, oui,
automatiquement en modèles créateurs et productifs permettant
de répondre aux nécessités et aux désirs humains
– c’est-à-dire en l’absence de gouvernement ou
de tout autre esprit organisateur coercitif – alors on possède
un ingrédient absolument essentiel de la liberté : une foi
dans les gens libres. La liberté est impossible sans cette foi.
Une fois que le gouvernement a un monopole de l’activité
créatrice, comme c’est le cas, par exemple, pour la livraison
du courrier, la plupart des individus vont croire que le courrier ne pourrait
pas être efficacement distribué par des gens libres. En voici
la raison :chacun reconnaît qu’il ne sait pas lui-même
toutes les choses qui impactent la livraison du courrier. Il reconnaît
aussi qu’aucun autre individu ne pourrait le savoir. Ces suppositions
sont correctes. Aucune personne ne possède assez de connaissances
pour s’acquitter de la distribution du courrier d’un pays,
tout comme personne ne possède assez de connaissances pour fabriquer
un crayon. Or, sans la foi dans les gens libre – dans l’ignorance
que, naturellement et miraculeusement, des millions de petits savoir-faire
se formeraient et coopéreraient pour satisfaire ce besoin - l’individu
ne peut s’empêcher d’arriver à la conclusion
erronée que le courrier ne peut être distribué que
grâce à l’esprit organisateur d’un gouvernement.
Des témoignages
à la pelle
Si moi, le crayon,
j’étais le seul point qui témoigne de ce que les hommes
et les femmes peuvent faire lorsqu’ils sont libres d’essayer,
alors les gens de peu de foi auraient des arguments. Il y a cependant
pléthore de témoignages ; ils sont partout autour de nous.
La livraison du courrier est très simple comparée, par exemple,
à la fabrication d’une automobile, d’une calculatrice,
d’une moissonneuse-batteuse, d’une machine de moulage ou de
dizaines de milliers d’autres choses. La livraison ? Eh bien, dans
le domaine où les gens ont été libres de distribuer
la voix humaine autour de la terre en moins d’une seconde, ils fournissent
visuellement et avec le mouvement dans le foyer de tout un chacun un événement
lorsqu’il se produit. Ils permettent à 150 passagers de voyager
de Seattle à Baltimore en moins de quatre heures. Ils fournissent
du gaz du Texas à un fourneau de New York pour des prix très
bas et sans subventions. Ils livrent un quart de la production de pétrole
du Golfe persique sur notre Côte Est – la moitié d’un
tour du monde - pour moins cher que le gouvernement ne facture la livraison
d’une lettre de 30 grammes pour l’autre côté
de la rue.
La leçon que je veux enseigner est la suivante : laissez libres
toutes les énergies créatrices. Organisez juste la société
pour qu’elle agisse en harmonie avec cette leçon. Que l’appareil
légal de la société éliminent tous les obstacles
du mieux qu’il le peut. Permettez à tous ces savoirs créateurs
de se répandre librement. Ayez foi dans les hommes et les femmes
libres qui répondent à la main invisible. Cette foi sera
fortifiée. Moi, le crayon, aussi simple que je sois, offre le miracle
de ma création comme témoignage de cette foi pratique, pratique
comme le soleil, la pluie, un cèdre ou la bonne terre.
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