La Lettre des Cercles Libéraux, du 10 février 2006

Islam : on se calme
Les menaces de l’Islam radical sont suffisamment graves pour qu’on les examine et pour qu’on y réponde sans céder aux passions de façon irresponsable...

Les évènements se précipitent. Victoire électorale du Hamas, escalade nucléaire Iranienne, monde musulman enflammé par quelques caricatures danoises et voici que l’idée d’une confrontation majeure de l’Islam radical avec le monde démocratique revient en force, avec ce parfum de «guerre de civilisation» annoncée par certains.

La situation est grave, suffisamment pour que, n’étant pas particulièrement suspect de faiblesses ou d’atermoiements face à l’Islam radical, en ayant souligné avant d’autres les menaces, je me croie autorisé à dire que l’on se garde des réponses des va-t-en guerre, des fiers à bras qui nous disent «si on recule c’est Munich», des nouveaux croisés qui veulent nous embarquer dans «une guerre de civilisation».

Reprenons les faits :

1- Les caricatures de Mahomet

Elles ont été publiées au Danemark dans le cadre d’une liberté d’expression qui est au cœur de nos valeurs et qu’il ne peut, bien entendu, être question de négocier. C’est d’ailleurs cette même liberté d’expression et de croyance qui permet aux musulmans en France et partout ailleurs en Europe de faire vivre leur foi et d’élever leur voix.
On entend dire que la représentation de Mahomet avec une bombe allumée dans le turban participe de l’amalgame entre Islam et terrorisme. La réalité, c’est que cet amalgame n’a pas attendu les caricaturistes danois pour se nourrir. Les massacres, les assassinats et les scènes de barbarie pratiqués au nom de l’Islam par quelques fanatiques y pourvoient largement. Et l’on aimerait bien que les autorités politiques et religieuses si promptes de par le monde à réagir aujourd’hui mettent autant d’énergie à dénoncer ces folies bien plus meurtrières que des caricatures lorsqu’elles se commettent au nom de l’Islam.
Mais si cette affaire prend aujourd’hui tant d’importance, c’est qu’elle pose la question de fond, celle du mariage entre l’Islam, la modernité et les droits de l’Homme.

2 – La victoire du Hamas en Palestine.
Rétrospectivement, cette victoire pose le problème du soutien apporté à un Fatah dont la corruption et l’inefficacité ne sont pas pour rien dans la montée du Hamas. Elle pose aussi le problème du bon usage de la démocratie dans les pays arabes et musulmans quand on voit que les urnes peuvent porter ici et là au pouvoir des ennemis de la paix et de la démocratie.

3 – La dérive de l’Iran
La dérive extrémiste du régime iranien, tant dans ses propos menaçant de destruction de l’Etat d’Israël et poursuivant contre la volonté de la communauté internationale ses programmes nucléaires, pose avec force le problème de la menace des «Etats voyous» dont les Etats-Unis dénoncent depuis longtemps la menace et dont il faut tout faire pour empêcher l’irruption. On mesure tous les déséquilibres et tous les dangers qui résulteraient de l’émergence d’un tel Etat qui, grâce à la possession d’armes de destruction massive, pourrait se faire le protecteur de diverses formes de totalitarisme islamique et même éventuellement des bases arrières du djihadisme.

Même s’il existe une vraie guerre entre l’Islam chiite des Iraniens et les sunnites, les wahhabites ou les frères musulmans, des conjonctions d’intérêts ne peuvent être exclues (sans doute aurait-il été plus habile au moment de la guerre d’Irak de chercher un soutien iranien - comme on l’obtint de fait dans l’intervention en Afghanistan – lorsque l’on sait que les Iraniens étaient les premiers adversaires du régime de Saddam Hussein. Mieux aurait valu chercher un mauvais compromis avec un gouvernement réformateur en Iran plutôt que de mettre l’Iran et l’Irak de Saddam dans le même sac «de l’axe du mal». Lorsque les Américains décidèrent d’abattre le régime de Hitler, ils surent s’allier à celui de Staline !).

Aujourd’hui à toutes ces questions fort complexes, je voudrais apporter quelques pistes de réponses autour d’une analyse et d’une conviction :

Le mariage entre l’Islam, la modernité, et les droits de l’Homme et les sociétés ouvertes est nécessaire, et il est possible, même s’il est assurément difficile.
D’ailleurs penser ce mariage impossible, c’est se résoudre au scénario de la guerre des civilisations, celui des pires catastrophes qui ruineront pour plusieurs décennies l’espoir d’un monde plus tolérant et plus prospère. C’est la perspective de conflits ravageurs et d’un repli sur des souverainetés belliqueuses (il n’est pas sans intérêt de noter que c’est souvent chez les plus souverainistes que l’on entend aujourd’hui les discours les plus guerriers contre l’Islam).

Fort heureusement, il existe dans l’histoire et dans l’espace en Europe, en Turquie, en Afrique ou ailleurs des exemples d’Islam plus tolérant ouvert à la modernité. Il existe partout des forces qui veulent faire évoluer l’Islam avec son temps.
C’est un moment historique difficile, car même si aujourd’hui les plus obscurantistes semblent gagner du terrain, le problème est celui du temps et tout se passe comme si nous vivions une crispation passéiste de cette grande religion qu’est l’Islam (mais à une autre époque ne massacrait-on pas aussi, au nom d’un dieu bien catholique, le blasphème n’était-il pas puni de mort ? Le moins que l’on puisse dire est que le mariage de l’Eglise avec les droits de l’Homme ne fut pas non plus un mariage facile).
En ces temps de communication mondiale instantanée, d’interdépendance des hommes, et d’aspirations profondes à la liberté, il faut non seulement souhaiter mais aussi agir pour que dans cette guerre qui est d’abord une guerre menée au sein de l’Islam par une minorité d’intégristes fanatiques qui cherchent par un discours de haine et par la manipulation des symboles à entraîner les masses arabes, le fanatisme totalitaire islamiste soit vaincu. Il le sera d’ailleurs inéluctablement car s’il peut détruire, il est incapable de construire. Il est d’ores et déjà condamné par le monde d’ouverture et de liberté qui se bâtit aujourd’hui.
Mais il le sera plus ou moins vite, plus ou moins douloureusement, selon les choix politiques que nous ferons...


CPE : sans peur mais pas sans reproche
Avec le CPE voici donc notre dernière variante de contrat emploi pour les jeunes. Pour les libéraux, ce contrat, s’il semble ouvrir une brèche dans notre sacro saint droit du travail et pose clairement le problème d’un droit du licenciement trop rigide, n’est cependant pas sans problèmes. D’abord c’est un contrat massivement subventionné par des exonérations de charges (qui constitue une erreur et une illusion d’optique) ; ensuite il s’adresse indistinctement à tous les jeunes de moins de 26 ans qui, bien entendu, ne constituent pas une catégorie homogène. (Qu’y a t ‘il de commun entre le contrat de travail d’un jeune cadre diplômé d’une start-up d’informatique, un jeune à la recherche d’une formation complémentaire ou d’une première expérience, une jeune caissière de supermarché...) A situations différentes, il faut des contrats de travail différents. On retrouve dans cette approche «tous les 26 ans dans le même contrat» la même erreur que celle des socialistes : «tout le monde aux 35 heures»! Sans doute le CPE permettra –t-il de créer quelques emplois nouveaux en déverrouillant la peur du licenciement, mais pour l’essentiel, gageons qu’il ne fera que changer la place des jeunes dans la file d’attente du chômage. Répétons-le : La gauche partage les emplois, la droite les déplace, seuls les libéraux les créent. Au demeurant, face au CPE qui passe pour très libéral parce qu’il supprime pour les jeunes tout motif de licenciement, les libéraux doivent répondre qu’ils n’en demandent pas tant, que cette proposition n’est pas la leur. Le législateur serait mieux avisé de redéfinir pour tous les contrats « les causes réelles et sérieuses de licenciement » adaptées à la réalité d’une économie ouverte dirigée par les marchés et les consommateurs.



HUMEUR :
Décidément, il est bien difficile de sortir du piège des 35 heures. A la proposition de l’UMP, de supprimer les charges sociales sur les heures supplémentaires, on peut ajouter l’idée de notre ami Michel Godet : rendre les heures supplémentaires non imposables. Autrement dit, après avoir demandé à l’Etat de financer des allégements de charges massives (19 milliards d’euros) pour la réduction de la durée du travail, on lui demande maintenant de subventionner son rallongement. Peut être serait-il temps d’en finir avec ces bricolages et de programmer un retour au libre fonctionnement du marché du travail qui seul peut permettre le retour au plein emploi ?


LE CHIFFRE LA CITATION

700

Au total la facture de l’affaire «Executive life» s’élèvera à 700 millions d’euros pour l’Etat...
et donc le contribuable, sans compter les sommes qui devront être déboursées par Artemis et le Crédit Lyonnais. Un chiffre à ajouter à la facture du Crédit Lyonnais.
«...Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable...Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? Ce sont d'ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques et qui mettent le poignard entre leurs mains...»
Voltaire

Ouvrir une boutique comme c’est facile...
à Singapour !
A lire, l’article paru dans le magazine «Hôtellerie Restauration» de ce mois-ci sur la simplicité déconcertante des modalités d’ouverture d’un établissement à Singapour : «investissement de base minimal, partenaire singapourien non requis, formalités administratives via Internet expédiées en moins d’une demi-heure». A cela s’ajoutent un impôt sur les sociétés plutôt bas et des charges patronales de 16%. Et pour couronner le tout, soulignons le «volet immigration» d’une politique gouvernementale en faveur de l’implantation des jeunes talents étrangers via une panoplie de visas de travail en fonction des besoins d’embauche, faciles à obtenir et sans délai.

Pour l’emploi, plus de souplesse
A lire l’article de Cécile Philippe, directeur de l’institut Molinari, qui rappelle que «dans une économie de marché, l'employeur n'est pas le maître de ses employés en ce sens qu'il doit simplement acheter des services du travail en vue de produire des biens qu'il espère vendre à des consommateurs, au prix qu'ils seront prêts à payer. Ce sont ces derniers qui dirigent l'activité économique, la sanctionnent ou la récompensent» (voir son article). Au fond, ce sont ces derniers qui décident in fine de l’embauche et du licenciement.

A LIRE

Allô Paris bobo
de Claude Goasguen
Edition Ramsay
L'année du Coq
de Guy Sorman
Edition fayard
Le Président du groupe UMP au Conseil de Paris stigmatise une "politique d'anémie et de repli" et la "léthargie économique" de la capitale, il veut faire remonter celle-ci "en première division". "Faire accepter le Grand Paris" laisse transpirer une vraie conviction. Intéressant le couplage création d'entreprises, université. Etayé d'exemples concrets, son livre-programme pour les Municipales de 2008, conteste de manière virulente la politique de Bertrand Delanoë.
«L’économie de marché ne peut durablement fonctionner que si toutes les libertés individuelles et collectives dans les domaines économique mais aussi religieux, culturel et politique, sont assurées». C’est cette analyse que Guy Sorman applique à la Chine après y avoir passé un an, l’année du coq, après avoir appréhendé la «Chine d’en bas».

Je suis un libéral, oui mais...
Introduire plus de flexibilité dans les contrats de travail améliore la réactivité des entreprises aux variations conjoncturelles, ce qui est à priori positif et très libéral, mais les entreprises n’embauchent pas davantage de salariés si la demande faiblit... Il faut donc, comme les Irlandais, supprimer les prélèvements obligatoires qui portent sur les revenus du travail et favoriser la demande .La flexibilité du marché du travail joue à plein son rôle positif en cas de croissance, mais les effets négatifs sur l'emploi sont considérables en cas de récession.
Lire l'analyse de notre ami Jean-Pierre Chevallier


...EDITORIAL SUITE

Quelques pistes pour ces choix :

D’abord, bâtir une alliance démocratique sans faille unissant les veilles démocraties occidentales aux nouvelles démocraties du Sud et de l’Est.


Mener une action, faite de pressions et d’encouragements pour créer des sociétés libres et ouvertes à la place des régimes du monde musulman et arabo-musulman qui méprisent les droits humains élémentaires et instrumentalisent l’islamisme radical pour justifier ou prolonger un pouvoir despotique qui opprime les peuples et les maintient dans l’ignorance et la misère.
Car le ressentiment du monde musulman et arabe contre nos sociétés et leurs valeurs se nourrit de la misère et de la corruption. Lorsque l’on sait que la population arabo- musulmane qui représente aujourd’hui 600 millions de personnes attendra un milliard dans les vingt prochaines années, nous avons là une bombe démographique qui, si l’on ne sait apporter liberté et prospérité à ces populations, constitue une menace majeure et le terreau de tous les terrorismes.


Faire un bon usage de la démocratie dans cette perspective d’ouverture. La démocratie, répétons-le, ne se résume pas pour les libéraux à la sanction des urnes qui, comme on le voit dans certaines circonstances, peut conduire les plus extrémistes au pouvoir. La démocratie, c’est d’abord, le règne du droit, des valeurs fondamentales liées à la personne humaine sanctifiées et protégées par une Constitution et une pratique constitutionnelle qui précèdent et encadrent les élections. Sur ce point, le dialogue avec beaucoup d’islamistes peut ainsi se résumer : « nous n’acceptons pas la démocratie qui suppose que la loi des hommes est supérieure à la loi de Dieu ». Réponse des libéraux : « nous n’acceptons pas nous non plus que la loi des hommes soit supérieure à des droits naturels liés à la nature de la personne humaine – que certains parmi nous pensent aussi issus de Dieu – que nous protégeons par nos Constitutions ». La tâche de l’Islam est donc de dégager les quelques valeurs universelles qu’il recèle pour les mettre dans une Constitution (au-dessus des lois ordinaires que les hommes et les femmes pourront faire). Et bien entendu ces valeurs étant universelles, elles ne peuvent par nature qu’être largement compatibles avec notre propre conception des droits de l’Homme, (même s’il existe sans doute aujourd’hui une divergence sur la conception de l’espace laïque)






Chercher un bon usage de la liberté d’expression et de la liberté de la presse

Dans le contexte explosif et passionné que nous connaissons aujourd’hui, mieux vaut que la liberté de la presse ne serve pas à nourrir les fanatismes, qu’elle ne soit pas mise au service des passions, mais à celui de la raison. En faisant entendre plus largement les voix de l’Islam plus modéré, en dénonçant les régimes qui oppriment leurs peuples et instrumentalisent l’islamisme, en exigeant que soit condamnés les actes et les paroles de ceux qui aujourd’hui contribuent à défigurer l’Islam, on fait sûrement un meilleur usage de la liberté de la presse qu’au travers de la publication des quelques caricatures trop facilement instrumentalisables.


Contenir l’Iran, souhaiter le processus de démocratisation de l’Irak et le soutenir.

Il nous faut réaliser le front le plus large de la communauté internationale pour dénucléariser l’Iran - ou du moins stopper l’escalade vers le nucléaire militaire - , « désextremiser » le pouvoir iranien avec la perspective d’un changement dans de prochaines élections, jouer des contradictions de la société iranienne, tel doit être l’objectif de la communauté internationale, unie et ferme, jusqu’à des scénarios de riposte si l’inacceptable devait être atteint.

Au lendemain de l’attentat du 11 septembre, je faisais déjà cette même analyse et je prônais peu ou prou les mêmes axes de remède.
Face aux périls de l’islamisme radical, aujourd’hui il faut oublier les différentes analyses et les divisions des démocraties d’hier, car plus que jamais il est clair que nous devons faire face ensemble aux mêmes menaces et qu’il nous faut pour cela construire une action politique solidaire et responsable

Alain Madelin

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