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Lettre
d’un locataire
à son propriétaire
Cher Monsieur,
je vous écris en ce début d'année pour vous adresser
mes meilleurs voeux. Cela étant, je ne sais pas si elle commencera
pour vous aussi bien que vous pouvez l'espérer, car il me faut
aussi vous annoncer que je ne paierai plus le loyer que je vous dois.
Rassurez-vous, cela ne tient pas à la qualité du logement
que vous me louez depuis quinze ans. Vous avez toujours fait avec complaisance
les travaux, les aménagements et les réparations que je
vous ai suggérés.
Rassurez-vous,
ce n'est pas davantage une question de prix. Je n'ignore pas que le loyer
de ce logement est inférieur à celui du marché, même
s'il a naturellement suivi les indexations récentes. Et je vous
sais gré de ne pas avoir profité comme d'autres propriétaires
de la pénurie d'appartements pour exiger de ma part non seulement
un loyer plus élevé, mais aussi des cautions et des garanties
que les agences immobilières demandent désormais sans limite
et sans pudeur.
Alors me direz-vous, pourquoi arrêter de payer mon loyer ? Et bien
tout simplement parce que le président de la République
a décidé qu'il allait instituer très vite un droit
opposable au logement. J'ai bien compris que ce nouveau droit était
surtout destiné à éviter que les rues de Paris, les
bouches de métro et les berges du canal Saint-Martin se transforment
en litières honteuses pour les sans-abri, les marginaux ou les
clandestins en errance.
Mais puisqu'il existe désormais un nouveau droit aussi sacré
que le droit à la santé ou le droit à l'éducation,
vous comprendrez que je me considère aussitôt, tel des millions
de Français, comme un ayant droit. Et puisque j'ai un droit au
logement que l'État ou les collectivités locales sont condamnés
à remplir et à payer, je ne prends aucun risque à
ne plus honorer mes loyers.
Bien sûr,
vous allez saisir les tribunaux, chercher à faire valoir vos propres
droits, et ce n'est que justice. Mais comme le sommet de l'État
a décidé de sanctuariser les droits des locataires aux dépens
de ceux des propriétaires, je suis très serein. D'autant
que n'étant pas seul dans ce cas, vous aurez à faire face
à des tribunaux submergés. Et de guerre lasse, vous préférerez
peut-être me loger plutôt que de vous lancer dans une procédure
longue, coûteuse et incertaine.
Évidemment tout cela peut sembler très immoral. Et moi-même
qui dispose d'une villa sur la Côte d'Azur, je vais prendre garde
à ne plus louer ma maison. Mais si je vous écris cette lettre
sans scrupule apparent, c'est pour souligner que la légèreté
avec laquelle a été mis en place ce droit au logement va
entraîner une quantité d'effets secondaires. Je ne comprends
même pas que les cohortes de conseillers techniques qui peuplent
les cabinets ministériels n'aient pas songé à cela.
Il est pourtant limpide que dès lors que ce droit opposable au
logement sera entré dans les moeurs, le marché locatif qui
dans certaines villes n'était déjà pas très
efficient va se retrouver complètement fermé. Il n'y aura
plus alors que deux solutions pour se loger : prendre son tour pour un
logement social, sachant qu'il en manque environ 1 million à l'heure
actuelle dans l'Hexagone, ou bien devenir propriétaire.
En 1922, c'est déjà ce qui s'était passé en
France après l'instauration d'un contrôle des loyers généralisé
qui, jusque-là, ne profitait qu'aux victimes de la Grande Guerre.
Cela a conduit bon nombre de propriétaires à ne plus louer
leurs biens. Et du même coup, cela a obligé le ministre Louis
Loucheur à mettre en place le premier grand programme d'habitat
social. Mon grand-père qui était alors propriétaire
bailleur en avait tiré la conclusion qu'il valait décidément
mieux être locataire que loueur. Ce qu'a montré par la suite
la loi de 1948 dont les effets pervers sont joliment mis en lumière
dans le film Le Grand Appartement joué par Laetitia Casta et Pierre
Arditi, et qui vient de sortir en salle. Pour ma part, comme vous le voyez,
j'ai bien retenu la leçon de mon aïeul et j'ai opté
pour la location, et pour tous les droits qu'elle réserve.
Le second effet pervers de ce droit opposable au logement, c'est qu'en
fermant un peu plus le marché de la location, il va amener toute
une série de ménages à devenir propriétaires
à n'importe quel prix. Les banques, qui ne sont pas regardantes,
vont allonger la durée des crédits. Et le niveau peu élevé
des taux d'intérêt va permettre aux jeunes de se loger tout
en se constituant un capital pour leur retraite. Cela va entraîner
un regain de spéculation sur le marché immobilier, avec
la multiplication des ventes à la découpe. Le prix de la
pierre, qui vient de doubler à Paris en sept ans, va repartir à
la hausse. Et ce droit opposable, cher au président de la République,
va finalement se retourner contre les moins aisés, et enrichir
les mieux dotés. Curieuse solution, convenez-en, à la fracture
sociale.
Voilà cher Monsieur, j'espère que toutes ces explications
vous permettront de comprendre avec mansuétude mon geste. Car je
suis très attaché à ce que nous continuions d'entretenir
d'aussi bonnes relations que possibles. En vous renouvelant tous mes voeux
pour cette nouvelle année, je vous prie de croire à ma sincère
commisération pour votre condition de loueur.
« Ce droit opposable au logement va finalement se retourner contre
les moins aisés, et enrichir les mieux dotés »
Par
Yves de Kerdrel,
Le Figaro, le 09/01/07
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