|
|
Oui, la France
peut guérir de sa phobie antilibérale
La France apparaît
comme un pays divisé, parfois violemment divisé. Pourtant,
elle est unie sur un principe : le refus de l'économie de marché.
Ce rejet, qui retarde la modernisation de son économie, est une
cause de plus en plus flagrante des divisions qui séparent le pays
entre privilégiés et exclus.
Le refus culturel de l'économie moderne de marché est assez
monolithique. Au sommet : le président de la République,
Jacques Chirac, déclarait l'année dernière que «le
libéralisme est aussi dangereux que le communisme». A la
base, l'opinion publique française, de toutes celles des vingt
pays sondés par GlobeScan, est la plus hostile à l'idée
que «le système de libre entreprise et d'économie
de marché est le meilleur pour l'avenir» (36% pour, 50% contre),
alors que les opinions favorables sont largement supérieures en
Russie (43%), en Italie (59%), en Allemagne (65%) en Grande-Bretagne (67%),
aux Etats-Unis (71%) et en Chine (74%). Quant à la classe intermédiaire,
dans les débats politiques et culturels français, l'expression
«économie de marché» est de plus en plus souvent
accompagnée du double stigmate «ultralibérale»
et «anglo-saxonne», le tout dans un sens pas du tout élogieux.
Naturellement, cela ne signifie pas que l'économie française
ne comporte pas des éléments significatifs de marché.
Mais dans la phase mondiale actuelle, l'accroissement de la compétitivité
est un impératif pour créer des emplois productifs. A cette
fin, des réformes visant à un fonctionnement plus efficace
des marchés sont tenues pour nécessaires dans la plupart
des pays. Partout, leur introduction se heurte à des oppositions
et exige une action pédagogique importante. Si un pays a, en outre,
à sa tête et dans l'opinion des réticences fondamentales
de principe, la compétitivité potentielle de son économie
souffre de ce que nous appellerons un «gap» culturel anticoncurrentiel.
Quoique dans une moindre mesure, cette attitude est bien visible aussi
en Allemagne, même si l'opinion publique y est moins hostile au
marché. Ces dernières années, la classe politique
allemande a, elle aussi, tempéré son adhésion à
l'économie de marché, considérée de plus en
plus comme une construction «anglo-saxonne». Associées
par leurs réticences, l'Allemagne et la France ont non seulement
retardé leurs propres réformes structurelles, elles ont
aussi constitué un frein pour l'économie européenne
et son intégration. Le couple franco-allemand, avec parfois la
coopération de l'Italie, a joué un rôle déterminant
dans le retard de la libéralisation de l'énergie, dans la
dilution à la fois de la directive sur les offres publiques d'achat
et de la directive sur les services, dans les résistances à
la pleine application des règles de concurrence, dans la réapparition
de formes de nationalisme économique, surnommé «patriotisme»
dans le cas de la France.
Afin de donner plus d'élan à leurs économies et de
reprendre un rôle de propulsion en Europe, la France et l'Allemagne
devraient se libérer de l'obsession anglo-saxonne. Concernant les
réformes, en cours mais insuffisantes, du marché du travail
et de la protection sociale, la référence au modèle
anglo-saxon n'est qu'une des références possibles. Il existe
dans les pays du nord de l'Europe des éléments clés
d'un modèle de protection sociale bien en ligne avec les exigences
de la compétitivité, et qui pourraient fort bien être
pris en considération en France et en Allemagne.
Mais surtout, l'Allemagne et la France devraient se demander si l'économie
de marché est bien un produit anglo-saxon. En la matière,
Allemands et Français oublient l'histoire et font preuve d'une
modestie qui ne leur est pas toujours reconnue. Ce fut, en réalité,
l'Allemagne, aidée par la France, qui imprima dans la construction
européenne, à l'instant même de sa naissance, une
forte orientation de marché. Ludwig Erhard fut le premier à
appliquer, dans l'Allemagne des années 50, les principes de l'Ecole
de Fribourg sur l'«économie sociale de marché»,
fondée sur les principes du marché et de la concurrence.
Avec l'aide de la France et de l'Italie, ces principes furent introduits
dans le Traité de Rome en 1957.
Serait-elle donc anglo-saxonne, l'économie de marché européenne
? Evidemment pas ! Au moment du Traité de Rome, 22 ans avant l'entrée
en scène de Margaret Thatcher, l'économie britannique se
trouvait plutôt dans une situation «paléo-socialiste»,
et sûrement pas «ultralibérale». D'ailleurs,
lors du référendum britannique sur l'adhésion au
Marché commun dans les années 70, un argument fort du «oui»
était : «C'est seulement si la Grande-Bretagne se lie à
la discipline de marché introduite par l'Allemagne et consacrée
dans le Marché commun qu'elle pourra sortir du chaos économique.»
Aujourd'hui, alors que la France et l'Allemagne doivent prendre des décisions
courageuses, il est essentiel que leurs dirigeants politiques adoptent
une approche plus confiante dans les réformes économiques.
Ils ne doivent pas vivre comme une humiliation l'importation forcée
d'un modèle «étranger». Ils devraient plutôt
aider leurs pays respectifs à redécouvrir ce qu'ils sont.
Ces deux pays peuvent être fiers de leur contribution originale
à l'Europe, qui a montré aussi à d'autres pays la
voie du succès économique. Ils doivent rapidement réformer
et moderniser leur modèle, pas le répudier.
Dans son discours à Davos en janvier, la chancelière allemande,
Angela Merkel, a cité plusieurs fois Ludwig Erhard et son inspiration.
Dans ses premières déclarations de l'été dernier,
la présidente du Medef, Laurence Parisot, s'était donné
un objectif, celui de «faire aimer aux Français l'économie
de marché». Les deux dames ont annoncé un parcours
difficile, mais très important pour leurs deux pays ainsi que pour
l'Europe.
Mario
Monti
Président de l’Université Bocconi,
ancien commissaire européen à la Concurrence
|