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Ségolène, dessine-moi un «profit fainéant» Il y aurait une passionnante histoire à écrire autour des rapports entre les Français et l’argent, vus à travers le prisme des campagnes électorales. Après avoir démarré sur la fiscalité et notamment sur l’ISF, après avoir continué sur un débat byzantin entre la notion d’aisance financière et celle de richesse, voilà les principaux candidats en train de pointer du doigt les profits réalisés par les entreprises françaises. De Jean-Marie Le Pen à Olivier Besancenot en passant par Ségolène Royal et même Nicolas Sarkozy, chacun y est allé de son couplet contre les bénéfices plantureux du CAC40 ou, cible facile et toute désignée, contre les milliards d’euros engrangés par Total. Ce débat a un aspect totalement surréaliste, dans la mesure où la France est sans doute le seul pays développé où l’on peut voir réunis dans la même unanimité les hommes et les femmes politiques de tous les camps afin de dénoncer les mots « profits » ou « bénéfices ». Aux Etats-Unis évidemment, partout en Europe, et puis surtout dans les pays émergents, il ne viendrait à personne l’idée de s’attrister devant les performances record enregistrées par les champions nationaux de la finance ou de l’industrie. Seul l’hexagone cultive cette triste exception. Au moment précis où les groupes du CAC 40 s’apprêtent à publier des comptes faisant apparaître pour 2006 un profit cumulé de l’ordre de 100 milliards d’euros, il y aurait matière à pavoiser. Curieusement, dans ce pays que l’on dit envoûté par les « déclinologues » et plongé dans la mélancolie, il n’y a pas un leader politique pour s’enthousiasmer de ces résultats, et de la vigueur des grands groupes. Ce phénomène est d’autant plus curieux que lorsqu’une entreprise emblématique subit des difficultés, on observe immédiatement dans l’hexagone une large compassion et une curieuse empathie. On se félicite même de voir l’Etat jouer des pompiers de service auprès de ces « canards boîteux ». Les dirigeants des Chantiers de l’Atlantique qui ont vécu pendant trois décennies sur le dos du contribuable sans dégager un euro de profit sont ainsi beaucoup mieux considérés que ceux de la BNP Paribas ou de la Société Générale : deux groupes qui ont décaissé pendant cette même période plusieurs dizaines de milliards d’euros d’impôts et qui n’ont jamais cessé de créer des emplois. Longtemps on a attribué cette méfiance à
l’égard du profit et l’influence de l’Eglise
catholique. C’est ce qu’expliquerait le sociologue Max Weber.
C’est aussi ce qu’a très bien décrit Alain Peyrefitte
dans son fameux Mal Français. Mais est-ce la seule explication
? Les Ecritures rappellent effectivement qu’il sera plus difficile
à un riche d’entrer au Paradis qu’à un chameau
de passer dans le trou d’une aiguille mais la fameuse parabole des
talents valorise au contraire celui auquel « le maître »
a confié cinq talents et qui a su multiplier par deux ce capital.
Bien davantage que « l’opium du peuple », c’est
« l’opium des intellectuels », c’est-à-dire
ce vieux fond de culture marxiste qui a fait du profit un objet de mépris
et de la « plus-value » un véritable délit. Erik Orsenna qui vient de recevoir le prix du Livre d’économie pour son Voyage au pays du coton, a été recruté il y a quelques jours comme plume officielle de la candidate socialiste. Il va falloir à ce marin amoureux des mots beaucoup de talent et de longues heures de navigation dans le Dictionnaire de l’Académie pour expliquer ce qu’est un « profit fainéant ». Car l’économie ne connaît plus aujourd’hui qu’une seule sorte de profit ; le profit citoyen. Celui qui permet à une entreprise d’autofinancer ses investissements en France et ses conquêtes à l’étranger. Celui qui donne des moyens pour innover, embaucher et créer des emplois. Celui qui autorise à la fois la participation des salariés au fruit de leur effort collectif, et la redistribution à travers l’impôt sur les sociétés. Si le déficit public a été réduit de 10 milliards d’euros l’an passé, c’est pour deux tiers grâce aux « profits fainéants » réalisés par les grands groupes français comme par les PME. Il n’y a de profit fainéant pour aucune des 2,7 millions d’entreprises françaises. Pour certaines, il y a peut-être une conjoncture moins difficile que pour d’autres. Mais les profits se gagnent toujours à la force du poignet et les gaspillages se chassent euro après euro. Ce qui est fainéant, c’est l’Etat lorsqu’il peine à se réformer. Ce qui est rapace, ce sont les charges, notamment celles qui pèsent sur le travail. Ce qui est arrogant enfin, c’est le politique qui considère le profit comme un bouc émissaire idéal de manière à rallier les suffrages les plus divers. Il est temps d’en finir avec cette vision désuète, manichéenne, voire obscurantiste, de l’économie. Ségolène, dessine-nous maintenant un « profit citoyen ». Yves de Kerdrel |