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Libéralisme
contre la colonialisme
« La quasi-unanimité
des grands penseurs libéraux du XIXème siècle, de
Tocqueville à Bastiat, ont été à leur époque
opposés aux « expéditions coloniales ». Les
Etats-Unis sont nés en réaction aux abus du colonisateur
anglais (qui a commencé avec les Actes de Navigation pour avoir
leur terme à la Tea Party de Boston) » comme le note Jacques
Garello dans son éditorial «Les colons» publié
dans la nouvelle Lettre du 10 décembre 2005.
On trouvera ci-dessous
deux textes, extraits du Dictionnaire de l’Economie Politique écrit
par MM. Coquelin et Guillaumin (1873), qui illustrent la pensée
des libéraux du XIXéme siècles sur l’«Esclavage»
(partie 1, partie 2)
et les «Colonies. Colonisation. Système colonial» (voir
le texte ci-dessous).
COLONIES.
COLONISATION. SYSTÈME COLONIAL.
I.
Définitions.
«
Les colonies, dit J.-B. Say, sont des établissements formés
dans des pays lointains par une nation plus ancienne, qu'on nomme métropole.
Quand cette nation veut étendre ses relations dans un pays populeux
déjà civilisé, et dont elle ne`serait pas bien venue
à envahir le territoire, elle se borne à y établir
un comptoir, un lieu de négoce, où ses facteurs trafiquent
conformément aux lois du pays, comme les Européens ont fait
en Chine, au Japon. Quand les colonies secouent l'autorité du gouvernement
de la métropole, elles cessent de porter le nom de colonies, et
deviennent des États indépendants 1. » A l'idée
d'une émigration partielle d'un peuple dans
une région nouvelle, les mots colonies et colonisation ajoutent
encore celle d'une sorte de patronage exercé par la métropole
sur les établissements fondés à la suite d'une émigration
; ils impliquent aussi une extension du domaine de la civilisation, car
on ne donne point le nom de colonies aux établissements que des
conquérants barbares ont fondés chez des peuples déjà
civilisés. Sous le nom de système colonial on désigne
le système d'assujettissement réciproque, politique et commercial,
qui a présidé, depuis la découverte de l'Amérique,
aux relations des colonies européennes avec leurs métropoles.
II Aperçu
HISTORIQUE
Colonies de l'antiquité.
La plupart des peuples civilisés de l’antiquité, les
Egyptiens, les Phéniciens, les Grecs, les Romains, ont fondé
un grand nombre de colonies. Athènes était, comme on sait,
une colonie égyptienne, et Carthage une colonie de Tyr. Les Grecs
répandirent principalement leurs essaims dans l'Asie Mineure, en
Sicile, et dans le midi de l'Italie; ils poussèrent aussi. jusqu'
au littoral de la Gaule, où ils fondèrent Marseille. La
plupart des colonies de l'antiquité, à l'exception de celles
des Romains, paraissent avoir été dues à l'initiative
des particuliers. Lorsque le territoire de l'État ou de la cité
devenait trop étroit pour ses habitants, la portion la plus énergique
et la plus aventureuse de la population prenait le parti de s'expatrier,
et elle allait fonder, dans un pays moins peuplé, un nouvel établissement.
Quelquefois encore ce genre d'entreprise s'organisait à la suite
d'une lutte entre des factions rivales; la faction vaincue émigrait
pour se dérober à l'oppression. Les métropoles grecques
entretenaient de nombreuses relations avec leurs colonies, souvent même
elles en reçurent des secours, notamment à l'époque
de l'invasion des Perses ; mais ces rapports n'avaient aucun caractère
obligatoire. Les émigrants devenaient indépendants en quittant
le sol de la métropole, et ils établissaient, dans leur
nouvelle patrie, les institutions qui leur convenaient le mieux, Ce système,
qui abandonnait les émigrants à leurs propres forces, sans
aucun espoir de subventions et de secours, comme aussi sans aucune disposition
restrictive qui pût faire obstacle au développement de leur
activité, était évidemment le plus favorable à
la colonisation. Les émigrants étaient tenus de tirer le
meilleur parti possible des capitaux matériels ci immatériels
qu'ils emportaient avec eux, et, sauf les mauvaises lois qu'ils pouvaient
établir eux-mêmes, rien ne les empêchait d'employer
ces capitaux de la manière la plus utile, eu égard aux circonstances
dans lesquelles ils se trouvaient placés; aussi le plus grand nombre
des colonies de la race active et industrieuse des Hellènes, Éphèse,
Millet, Syracuse, Agrigente, Marseille et tant d'autres, arrivèrent-elles
à un haut degré de prospérité.
La colonisation romaine eut un tout autre caractère. Les Romains
ayant étendu, de bonne heure, leur domination autour d'eux, les
membres de l'aristocratie, qui profitaient principalement des conquêtes
réalisées, ne trouvèrent aucun avantage à
s'expatrier comme de simples émigrants. Seuls, les prolétaires
que la concurrence des bras esclaves avait expulsés peu à
peu des arts industriels, émigraient volontiers ; mais la métropole
s'arrangeait de manière à maintenir sous sa dépendance
ces émigrants volontaires, et à les utiliser
même au profit de sa domination : Généralement, dit
Adam Smith, qui a répandu sur cette question les lumineux aperçus
de son génie , elle leur assignait des terres dans les provinces
conquises de l'Italie, où, demeurant sous la domination de la république,
ils ne pouvaient jamais former un État indépendant, et où
ils ne faisaient tout au plus qu'une espèce de corporation toujours
sujette à la correction , à la juridiction et à l'
autorité législative de la métropole. En envoyant
des colonies de cette nature, non-seulement elle donnait quelque satisfaction
au peuple, mais souvent elle mettait encore une sorte de garnison dans
une province nouvellement conquise, et la contenait par là dans
l'obéissance; soit que nous envisagions la nature de l'établissement
en lui-même, ou les motifs de le faire, une colonie romaine était
donc fort différente d'une colonie grecque; aussi les mots qui
les désignent dans les deux langues ont-ils des significations
bien différentes. Le mot latin (Colonia) signifie simplement une
plantation ; le mot grec (Anotxtx) signifie, au contraire, une séparation
de demeure, il marque qu'on s'en va du pays et qu'on quitte la maison
1.» Les colons cessaient de jouir de tous les droits des citoyens
romains; ils étaient exclus des droits de suffrage et d'éligibilité
1.
Ainsi assujetties à la métropole, composées d'ailleurs
de la portion inférieure de la population, les colonies romaines
ne pouvaient arriver au degré de prospérité et de
puissance où s'étaient élevées les libres
colonies de la Grèce.
III. Colonies
modernes.
Il faut franchir
ensuite un long intervalle pour trouver de nouvelles colonies. Ainsi que
nous l'avons remarqué plus haut, les invasions des barbares ne
sauraient être considérées comme des entreprises de
colonisation. « La colonisation suppose, dit avec raison M. Rossi3,
si ce n'est un lien de dépendance, du moins des relations de parenté
actives et reconnues avec une mère-patrie; elle suppose des rapports
que les nouveaux États n'avaient nullement conservés avec
les hordes des forêts de la Germanie. »
Le régime féodal était essentiellement peu favorable
aux entreprises de colonisation : les vainqueurs, confinés dans
leurs châteaux- forts, s'occupaient d'exploiter leurs vassaux et
de vider leurs querelles intestines; les vaincus, réduits à
l'état de serfs de la glèbe, ne pouvaient se déplacer.
Le grand mouvement religieux des croisades survint à propos pour
arracher la civilisation européenne à l'espèce de
pétrification à laquelle la condamnait le régime
féodal. Les colonies chrétiennes que les Croisés
fondèrent en Orient finirent par succomber sous l'effort du mahométisme
; mais l’esprit d'aventures que les croisades avaient réveillé
en Europe ne devait plus s'éteindre. Cet Orient mystérieux,
d'où venaient les soieries, les métaux précieux,
les perles, les parfums, excitait, au plus Haut degré, la curiosité
et la convoitise des barbares de l'Occident. Les merveilles de l'Inde
et du Cathay devinrent le sujet de toutes les conversations et l'appât
de tous les esprits aventureux; or, comme l'Inde et le Cathay n'étaient
point accessibles du côté de l'Orient, où d'immenses
espaces, occupés par des peuples ennemis, les protégeaient
contre l'avidité des Européens, on tourna les yeux dans
une autre direction : des aventuriers de génie se lancèrent
audacieusement dans un océan inconnu pour y chercher la route de
l'Inde. Cette route, le Portugais Barthélemy Diaz la signala le
premier, en doublant le cap de Bonne-Espérance. Le Génois
Christophe Colomb eut meilleure fortune encore : en cherchant la route
de l'Inde, il découvrit l'Amérique.
Le résultat de ces découvertes fut de mettre à la
disposition des Européens d'immenses territoires occupés
par des peuples encore à demi-barbares, et complètement
incapables d'opposer aux envahisseurs une résistance sérieuse,
On sait avec quelle facilité les Portugais établirent leur
empire dans l'Inde, avec quelle facilité aussi quelques centaines
d'aventuriers espagnols détruisirent les empires du Mexique et
du Pérou. Le plus souvent, ces vastes conquêtes furent accomplies
par de simples particuliers, que la métropole ne subventionnait
point, dont elle contrariait mène les entreprises, mais dont elle
ne manquait jamais de s’attribuer ensuite les acquisitions.
L'exploitation des nouvelles colonies devait naturellement être
dirigée en vertu des principes politiques, économiques et
religieux qui prévalaient alors en Europe. La même politique
jalouse et haineuse qui présidait aux rapports des différentes
nations de l'Europe, devait être appliquée aux colonies et
gouverner leurs relations avec les métropoles. Produit des idées,
des préjugés et des passions du temps, le système
colonial devait être aussi plus ou moins intelligent, plus ou moins
libéral, selon que les métropoles se trouvaient plus ou
moins éclairées.
L'Espagne et le Portugal jetèrent les premières bases du
système colonial. Les nations qui se lancèrent ensuite dans
la carrière de la colonisation ne firent que les imiter. Or rien
n'était plus restrictif que le système politique et économique
qui se trouvait en vigueur dans ces deux métropoles.
Ce système, elles l'appliquèrent rigoureusement à
leurs établissements d'outre-mer. Les colonies furent considérées,
à l'origine, comme des établissements que la mère
patrie pouvait exploiter à sa guise et à son seul profit;
en conséquence, toutes relations leur furent interdites avec les
étrangers, et des règlements furent établis pour
rendre leur exploitation exclusive aussi profitable que possible à
la métropole, ou, pour parler plus vrai, à la classe qui
dominait dans la métropole.
Différentes méthodes d'exploitation furent tour à
tour adoptées. Les Espagnols n'instituèrent pas de Compagnies
privilégiées, mais ils accordèrent le privilège
du commerce de l'Inde aux marchands d'un seul port. « Ce système,
dit Adam Smith ouvrait le commerce des colonies à tous les naturels
de la mère-patrie, pourvu qu'ils le fissent du port, à la
saison et dans des vaisseaux convenables. Mais comme tous les différents
négociants qui réunissent leurs fonds pour équiper
ces vaisseaux autorisés trouvent leur compte à agir de concert,
leur commerce se fait à peu près sur le même plan
ou les mêmes principes que ceux d'une compagnie privilégiée.
Leur profit n'est ni moins exorbitant ni moins oppressif. Les colonies
sont mal fournies et forcées d'acheter à très haut
et de vendre à très bas prix. Ce système a néanmoins
été constamment celui de l’Espagne. Aussi dit-on que
toutes les marchandises européennes se vendent à un prix
énorme dans leurs possessions d'Amérique. A Quito, une livre
de fer coûte, au rapport d'Ulloa, environ 4 schellings 6 pence,
et une livre d'acier en coûte 6 et 9 pence. Or c'est principalement
pour acheter des marchandises d'Europe que les colonies se dessaisissent
de leurs productions; plus elles payent donc pour les unes , moins elles
reçoivent pour les autres, par la raison que dans tout échange
la cherté d'une chose fait le bon marché de l'autre'. »
Tous les ans, deux escadres de galions fortes d'environ douze voiles étaient
expédiées de Séville pour Porto-Bello, et une autre
flotte de quinze gros vaisseaux était dirigée sur la Véra-Crux.
Ces flottes marchandes étaient ordinairement convoyées par
des navires de guerre; ce qui explique l'obligation imposée aux
armateurs de faire ensemble leurs expéditions; mais cette obligation
rendait leurs coalitions à peu près inévitables,
et le commerce des colonies espagnoles se trouvait livré, en fait,
à un seul corps de marchands coalisés. Il en était
à peu près de même en Portugal, où le port
de Lisbonne obtint le privilège exclusif du commerce des colonies.
Une multitude d'autres restrictions venaient s'ajouter à celle-là,
pour assurer à la métropole l'exploitation exclusive de
ses colonies. C'était, par exemple, un crime capital dans les colonies
espagnoles d'entretenir des relations avec les étrangers. Les navires
espagnols pouvaient seuls aborder dans les ports des établissements
coloniaux : on en repoussait même les navires étrangers que
des avaries forçaient à y relâcher. Les habitants
des différentes colonies ne pouvaient échanger leurs produits
si ce n'est en se soumettant à des formalités onéreuses
et vexatoires. Ils ne pouvaient, non plus, produire certaines denrées
que la métropole se réservait de leur fournir; tels étaient
le vin, l'huile, le chanvre et le lin. La métropole s'attribuait
encore le monopole du sel, du tabac, de la poudre de guerre et de plusieurs
autres articles moins importants. Des droits élevés étaient
perçus sur les importations et sur les exportations des colonies.
L'extraction des métaux précieux, industrie vers laquelle
les préjugés du temps poussèrent d'abord exclusivement
les colons, était soumise à un impôt d'un cinquième
au profit de la couronne. D'autres dispositions réglementaires
et fiscales venaient encore décourager les extracteurs. Comme on
était persuadé que les métaux précieux constituaient
seuls la richesse, on en défendit l'exportation sous les peines
les plus rigoureuses. A la vérité, cette défense
pouvait être aisément enfreinte. Mais elle n'en devait pas
moins avoir pour résultat de restreindre jusqu'à un certain
point le marché des producteurs de métaux précieux,
et, de plus, l'or et l'argent étant des denrées presque
indestructibles, de rendre ce marché de moins en moins avantageux.
Les privilèges politiques et religieux s'ajoutaient aux restrictions
économiques, pour ralentir la prospérité des établissements
coloniaux. Les emplois du gouvernement dans les colonies étaient
réservés aux natifs d'Espagne. La religion catholique était
établie à l'exclusion de toutes les autres; l'inquisition
et les dîmes florissaient avec elle. Enfin, la destruction barbare
des naturels ayant amené la rareté des bras dans les colonies,
des esclaves noirs y furent importés, et avec l'esclavage apparut
une nouvelle cause de démoralisation et de retard.
En examinant ce système, on s'explique la lenteur du développement
des colonies espagnoles, après la première période
de spoliation des indigènes. Cependant l'Espagne posséda
sous Philippe II, époque à laquelle le Portugal et ses colonies
furent réunis à la monarchie espagnole, un immense empire
colonial. Les autres nations n'osaient point s'aventurer dans le nouveau
monde, dont l'Espagne revendiquait, en grande partie, la propriété,
en se fondant sur une bulle du pape. L'insurrection des Provinces-Unies
et la destruction de l'invincible Armada changèrent cet état
de choses et rendirent les pays d'outremer accessibles à tous les
peuples de l'Europe. Les Hollandais, les Anglais et les Français
allèrent faire concurrence aux Espagnols et aux Portugais en Amérique
et aux Indes. Mais, comme si les nouvelles régions qui leur étaient
ouvertes n'avaient pas offert une carrière suffisante à
leur activité, ils s'en disputèrent avec acharnement la
possession. Depuis le seizième siècle jusqu'à la
fin du dix-huitième, époque à laquelle les colonies
commencèrent à se dérober à ceux qui se les
disputaient, en se proclamant elles-mêmes indépendantes,
les colonies et le commerce de l'Inde et du nouveau monde occasionnèrent
des guerres sanglantes. Des torrents de sang furent répandus, d'immenses
capitaux furent anéantis dans ces conflits désastreux, et
l'on put se demander, en considérant la rage aveugle avec laquelle
les peuples de l'Europe se disputaient des contrées encore presque
désertes, si les grands navigateurs du seizième siècle
ne leur avaient pas fait un présent funeste.
Le régime des compagnies privilégiées prévalut
d'abord en Hollande, en Angleterre et en France. Mais, sauf la compagnie
des Indes hollandaises et plus tard celle des Indes orientales anglaises,
ces compagnies firent de mauvaises affaires, tout en empêchant les
colonies d'en faire de bonnes.
(Voyez COMPAGNIES PRIVILEGIEES.)
Parmi les peuples
colonisateurs des temps modernes, le peuple anglais est celui qui a étendu
le plus loin son empire et qui a le mieux réussi dans les travaux
de la colonisation. Ce succès tient au régime comparativement
libéral que l'Angleterre introduisit ou laissa s'introduire dans
ses colonies.
A l'exemple de la plupart des autres nations, elle commença par
adopter le système des compagnies privilégiées; mais
ces compagnies ayant échoué du moins en Amérique,
elle livra les colonies à la libre concurrence de ses négociants
et de ses armateurs. En même temps, elle conféra aux Colons
ou elle leur laissa s'attribuer les privilèges les plus essentiels
du self-government. Plus indépendants, plus libres que les colons
espagnols, les colons anglais, particulièrement ceux de la Nouvelle-Angleterre,
devaient prospérer plus rapidement, par la vertu même de
leurs institutions.
Les premières chartes accordées aux colons anglais témoignent
aussi d'un certain libéralisme économique. Ainsi les colons
de Jamestown, en Virginie, obtinrent d'abord d'être exemptés
pendant sept années de tout droit d'importation pour les choses
qui leur seraient nécessaires. Il leur fut permis, en outre, de
commercer directement avec les étrangers. Ils ne manquèrent
pas d'user de cette permission : en 1620, dit l'historien Robertson, ils
avaient des entrepôts de tabac dans plusieurs villes du continent
européen , notamment à Middelbourg 1. Les colons conservaient
tous les droits des citoyens anglais, et, à ce titre, ils jouissaient
de la protection de la métropole. En échange de ces faveurs,
la métropole se contentait de réclamer, à l'imitation
de l'Espagne, un droit d'un cinquième sur les mines d'or et d'argent
qui pourraient être découvertes et exploitées dans
la colonie. Malheureusement, l'esprit de monopole et de guerre, qui prévalait
alors eu Europe, ne permit point à ce régime libéral
de se maintenir longtemps. Un acte de 1650, précurseur du fameux
acte de navigation, réserva le commerce des colonies aux navires
portant le pavillon national. En 1660, l'acte de navigation alla plus
loin. Le commerce avec l'étranger fut, en partie, interdit aux
colonies. On fit deux catégories de marchandises : les marchandises
énumérées ne purent être expédiées
que dans la Grande Bretagne (l'Irlande était exclue du commerce
avec les colonies) ; les marchandises non énumérées
purent être exportées directement à l'étranger,
mais seulement par l'entremise des navires de la métropole ou de
la colonie. (Voyez ACTE de NAVIGATION.) Adam Smith a parfaitement mis
en lumière le but que l'on se proposait, en établissant
ainsi deux catégories de marchandises, les unes devant être
expédiées dans la Grande-Bretagne, soit pour la consommation,
soit pour la réexportation ; les autres pouvant être exportées
directement à l'étranger :
« Les marchandises énumérées sont de deux sortes,
premièrement celles qui sont particulières à l'Amérique
et qui ne peuvent être ou du moins ne sont pas produites clans la
mère-patrie. Tels sont la mélasse, le café, les noix
de cacao, le tabac, le piment, le gingembre, les nageoires de baleines,
la soie écrue, le coton , le castor et autres pelleteries d'Amérique,
l'indigo, bois de senteur et autres bois de teinture : secondement celles
qui n'étant pas des productions particulières de l'Amérique
sont et peuvent être produites chez la mère-patrie, mais
en petite quantité relativement à ce qu'elle en tire des
pays étrangers. Tels sont les munitions navales, les mâts,
les vergues, les antennes, le goudron, la poix et la térébenthine,
le fer en saumon et en jarre, le minerai de cuivre, les peaux, les cuirs
et la potasse. L'importation des marchandises de la première espèce
ne pouvait décourager la production ni nuire au débit d'aucune
partie du produit de la mère-patrie. En la bornant à la
Grande-Bretagne, on se disait que nos marchands pourraient non-seulement
avoir ces choses à meilleur marché dans les colonies, et
en tirer par conséquent, chez nous, un meilleur profit, mais qu'il
s'établirait entre les colonies et les pays étrangers un
commerce avantageux de transport dont la Grande-Bretagne serait nécessairement
le centre ou l'entrepôt, , puisque l'importation se ferait d'abord
chez elle. On supposait aussi que l'importation des marchandises de la
seconde espèce pourrait s'établir de manière à
nuire seulement à la vente des marchandises similaires qui venaient
de l'étranger, et non à celle des produits de la mère-patrie,
et dans ce but l'on y mettait des droits tels qu'elles fussent en même
temps un peu plus chères que les nôtres et à meilleur
marché que celles des autres. Le but de cette disposition était
de décourager non pas la production de la Grande-Bretagne, mais
celle de quelques pays étrangers avec lesquels on croyait que la
balance du commerce était défavorable 1. »
Les marchandises non énumérées étaient celles
dont les producteurs anglais pouvaient redouter la Concurrence. A l'origine,
ces marchandises pouvaient être expédiées en tout
pays; mais l'exportation en fut restreinte, plus tard, aux régions
situées au midi du cap Finistère. On motiva cette nouvelle
restriction sur ce que les pays situés au nord du cap Finistère
étant manufacturiers, les vaisseaux des colonies en rapportaient
des choses qui faisaient concurrence aux produits de la métropole.
A l'exemple de l'Espagne, l'Angleterre prohiba dans ses colonies l'exercice
d'un certain nombre d'industries. La fabrication de l'acier ainsi que
le laminage du fer furent prohibés. On défendit aussi, dans
les colonies de l'Amérique du nord, de transporter d'une province
à une autre des étoffes de laine et des chapeaux provenant
de l'industrie indigène; enfin, on établit des droits prohibitifs
à l'importation en Angleterre du sucre raffiné. En revanche,
on accorda des primes à l'importation de certains produits coloniaux
dont la métropole se croyait intéressée à
accroître artificiellement la production. Tels furent la soie écrue,
le lin, le chanvre , l'indigo, les munitions navales et le bois de charpente.
En ce qui concerne les importations, les colonnes anglaises furent traitées
d'une manière plus libérale que celles des autres pays.
Les mêmes remboursements de droits qui étaient accordés
à la réexportation des marchandises étrangères
par l'entremise des armateurs de la Grande-Bretagne, furent bonifiés
à l'expédition de ces marchandises dans les colonies. Il
en résulta que certaines denrées de provenance européenne
se vendirent dans les colonies anglaises à plus bas prix que dans
la métropole. Les manufacturiers nationaux s'en plaignirent, et
ils parvinrent à faire révoquer, en partie, cette disposition
libérale.
Sous ce régime, qui était libéral en comparaison
de celui des colonies espagnoles, les établissements anglais de
l'Amérique du nord se développèrent rapidement; mais
à mesure que les colons voyaient grandir leur richesse et leur
puissance, ils sentaient croître en eux le goût et le besoin
de l'indépendance. Une tentative faite par la métropole
pour les taxer sans leur consentement devint le signal de leur émancipation.
Le système colonial reçut alors un coup mortel. Jusqu'à
l'époque de la proclamation de l'indépendance des États-Unis,
on était demeuré convaincu, en effet, que les métropoles
européennes avaient le plus grand intérêt à
maintenir ce système; on était persuadé que l'émancipation
des colonies mettrait fin au commerce que l'on faisait avec elles. Or
ce fut précisément le contraire qui arriva. Loin de diminuer,
comme on s'y attendait, le commerce de la métropole avec les colonies
émancipées ne fit que s'accroître 2, et, de nos jours,
les États-Unis sont devenus le principal marché de la Grande-Bretagne.
Cependant, il y eut une industrie qui se trouva sensiblement atteinte
par la séparation des États de l'Amérique du nord,
nous voulons parler de, celle des gouverneurs et des autres fonctionnaires
civils ou militaires que l'aristocratie britannique fournissait aux colonies.
Sous l'influence alors prépondérante de ces industriels,
l'Angleterre se mit à conquérir de nouveaux territoires
pour réparer la perte de ses colonies émancipées,
et elle ne manqua point d'appliquer à ses conquêtes les vieux
errements du système colonial. Ce n'est qu'à la fin de la
guerre
continentale qu'une réaction libérale commença à
s'opérer contre ce système. En 1822 et en 1825, lord Goderich
et M. Huskisson présentèrent diverses modifications à
la législation existante; mais ces modifications, qui rencontraient
encore des résistances presque invincibles dans les intérêts
des privilégiés et dans les préjugés du pays,
n'eurent qu'une faible importance. Il fallut de nouveaux événements
politiques et économiques, tels que l'adoption du bill de réforme,
l'abolition de l'esclavage dans les colonies et la campagne organisée
en faveur du .free-trade pour amener la chute du vieux système
colonial de l'Angleterre.
On ne pouvait se dissimuler que ce système était fort coûteux.
Il avait fallu, d'abord, dépenser des sommes énormes pour
conquérir les colonies, pour les conserver et même pour les
perdre. La seule guerre de l'indépendance des États-Unis
avait coûté 2 milliards à la Grande-Bretagne. Il fallait,
ensuite, couvrir, chaque année, une partie de la dépense
des colonies, car aucune ne subvenait entièrement à ses
frais de gouvernement. La métropole avait à débourser
annuellement de ce chef une somme de 2 millions sterling, sans parler
des frais d'entretien d'un effectif militaire et naval que l'extension
continue de ses possessions coloniales l'obligeait d'augmenter incessamment.
Ce n'est pas tout. En 1833, la métropole, mue par le plus généreux
sentiment d'humanité, s'imposa un sacrifice de 20 millions sterl
pour émanciper les esclaves de ses colonies. Les contribuables
anglais eurent à payer l'intérêt de cette somme, en
sus de celui des sommes dépensées dans les guerres coloniales
et des frais d'administration des colonies. Enfin, les habitants de la
métropole, consommateurs de sucre, de café, de bois de charpente
et des autres produits protégés des colonies, avaient à
payer les frais de cette protection, et ce n'était pas la moindre
de leurs charges. La protection dévolue au sucre colonial seule
leur coûtait plus de 80 millions par an 1.
En compensation de ces charges que le système colonial imposait
aux habitants de la métropole, 306 millions.
Il est clair que sous le régime de l'égalité et avec
un impôt uniforme de 30 fr. par quintal, si le peuple anglais eût
voulu dépenser 306 millions de francs pour ce genre de consommation,
il en aurait eu au prix de 26 fr. 75 e. plus 3o fr. de taxe, 5,400,000
quintaux ou 22 kil. Par habitant au lieu de 16. - Si le peuple se fùt
contenté de la consommation actuelle, il aurait épargné
annuellement 86 millions qui lui auraient procuré d'autres satisfactions
et ouvert de nouveaux débouchés à son industrie.
F. Bastiat, Cobden et la ligue. Introduction, pXXXI, considérés
comme contribuables et comme consommateurs, quels avantages leur procurait-il?
L'aristocratie seule, qui trouvait dans les colonies un débouché
assuré pour son industrie gouvernementale, en tirait un bénéfice
net; en revanche,les autres classes de la population n'en souffraient-elles
pas plus qu'elles n'en profitaient? Elles expédiaient, à
la vérité, pour environ 14 millions de liv. sterl de marchandises
aux colonies 1; mais n'était-il pas évident que ce débouché
leur demeurerait, qu'il s'agrandirait même si le système
colonial venait à disparaître? Il ne s'agissait plus que
de convaincre ces classes, maintenant mieux représentées
dans le parlement, qu'elles étaient dupes du système colonial.
Les ligueurs se chargèrent de cette besogne, et , bientôt,
les deux pièces principales du système, les privilèges
accordés aux produits coloniaux sur les marchés de la métropole
et l'acte de navigation tombèrent sous leurs coups. Ce vieux régime
de spoliation réciproque se trouve maintenant à peu près
aboli. Dans la séance de la chambre des Communes du 8 février
1850, lord John Russell exposait ainsi les nouveaux principes qui allaient
diriger désormais la conduite de la Grande-Bretagne à l'égard
de ses colonies.
« En ce qui concerne notre politique commerciale, dit-il, le système
entier du monopole n'est plus. La seule précaution que nous ayons
désormais à prendre, c'est que nos colonies n'accordent
aucun privilège à une nation au détriment d'une autre,
et qu'elles n'imposent pas des droits assez élevés sur nos
produits pour équivaloir à une prohibition. Je crois que
nous sommes fondés à leur faire cette demande en retour
de la sécurité que nous leur procurons... Nous sommes décidés,
ajoute lord John Russell, à ne pas revenir sur cette résolution
que désormais votre commerce avec les colonies est fondé
sur ce principe : vous êtes libres de recevoir les produits de tous
les pays qui peuvent vous les fournir à meilleur marché
et de meilleure qualité que les colonies, et d'un autre côté
les colonies sont libres de commercer avec toutes les parties du globe,
de la manière qu'elles jugeront la plus avantageuse à leurs
intérêts. C'est là qu'est pour l'avenir le point cardinal
do notre politique.
« En ce qui concerne nos relations politiques avec les colonies,
vous agirez sur ce principe d'introduire et de maintenir, autant que possible,
la liberté politique dans toutes vos colonies. Je crois que toutes
les fois que vous affirmerez que la liberté politique ne peut pas
être introduite, c'est à vous de donner des raisons pour
l'exception; et il vous incombe de démontrer qu'il s'agit d'une
race qui ne peut encore admettre les institutions libres; que la colonie
n'est pas composée de citoyens anglais, ou qu'ils n'y sont qu'en
trop faible proportion pour pouvoir soutenir de telles institutions avec
quelque sécurité. A moins que vous ne fassiez cette preuve;
et chaque fois qu’il s'agira d'une population britannique capable
de se gouverner elle-même, si vous continuez à être
leurs représentants en ce qui concerne la politique extérieure,
vous n'avez plus à intervenir dans leurs affaires domestiques au-delà
de ce qui est clairement et décidément indispensable pour
prévenir un conflit dans la colonie elle-même.
« Je crois que ce sont là les deux principes sur lesquels
vous devez agir. Je puis au moins déclarer que ce sont ceux que
le gouvernement actuel a adoptés. Non-seulement je crois que ces
principes sont ceux qui doivent vous diriger, sans aucun danger pour le
présent, mais je pense encore qu'ils serviront à résoudre
dans l'avenir de graves questions, sans nous exposer à une collision
aussi malheureuse que celle qui marqua latin du dernier siècle.
En revenant sur l'origine de cette guerre fatale avec les contrées
qui sont devenues les États-Unis de l'Amérique, je ne puis
m'empêcher de croire qu'elle fut le résultat, non d'une simple
erreur, d'une simple faute, mais d'une série répétée
de fautes et d'erreurs, d'une politique malheureuse de concessions tardives
et d'exigences inopportunes. J'ai la confiance que nous n'aurons plus
à déplorer de tels conflits. Sans doute, je prévois,
avec tous les bons esprits, que quelques unes de nos colonies grandiront
tellement en population et en richesse, qu'elles viendront vous dire un
jour : « Nous avons assez de force pour être indépendantes
de l'Angleterre. Le lien qui nous attache à elle nous est devenu
onéreux et le moment est arrivé où, en toute amitié
et en bonne alliance avec la mère-patrie, nous voulons maintenir
notre indépendance. » Je ne crois pas que ce temps soit très
rapproché, mais faisons tout ce qui est en nous pour les rendre
aptes à se gouverner elles-mêmes. Donnons-leur autant que
possible la faculté de diriger leurs propres affaires. Qu'elles
croissent en nombre et en bien-être, et, quelque chose qui arrive,
nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la consolation de dire
que nous avons contribué au bonheur du monde.»
Telle est la nouvelle politique coloniale de l'Angleterre. Il n'est pas
douteux que cette politique ne conduise rapidement à l'émancipation
des colonies. Lorsque les illusions du système colonial auront
disparu avec les derniers débris de ce système, il y a peu
d'apparence que les contribuables anglais consentent encore à se
charger d'une partie des frais de gouvernement des colonies. Mais si les
colons se trouvent obligés désormais de subvenir à
toutes leurs dépenses, ne tiendront-ils pas à régler
eux-mêmes l'emploi de leur urgent ? Ne demanderont-ils point la
rupture d'une association dans laquelle ils n'auront plus aucun bénéfice
à recueillir, et la métropole pourra-t-elle refuser d'accueillir
leur juste demande?
Le système colonial de l'Angleterre tire donc à sa fin.
Malheureusement, les autres peuples sont demeurés, sous ce rapport,
beaucoup plus arriérés. L Espagne, la Hollande et la France
ont continué de suivre en grande partie, les errements du vieux
système d'exploitation exclusive des colonies. A l'exemple des
établissements anglais de l'Amérique du nord, les colonies
espagnoles, lassées d 'un joug trop pesant, se sont émancipées.
De ses vastes possessions d'outre-mer, l'Espagne n'a conservé que
les Îles Philippines, Porto-Rico et Cuba.
L'abolition de l'esclavage
dans les Antilles anglaises a valu à cette dernière colonie
un accroissement considérable de prospérité. (Voyez
ESCLAVAGE.) Le gouvernement espagnol a secondé son développement
en accordant aux colons la permission de commercer librement avec les
étrangers. En revanche, il s'est attribué une part usuraire
dans le revenu croissant de la colonie, et il a provoqué ainsi
le mécontentement des colons. Ceux-ci se sont tournés du
côté des États-Unis, où ils ont trouvé
un parti nombreux disposé à seconder leur émancipation,
et, malgré l'insuccès des tentatives du général
Lopez, on peut prévoir que Cuba ne demeurera plus longtemps sous
la domination espagnole. La Hollande continue à exploiter file
de Java au moyen d'une compagnie dont les intérêts sont étroitement
unis à ceux du gouvernement. Après s'être imposé
des sacrifices considérables pour s'assurer la possession de l'ite,
les Hollandais retirent maintenant des bénéfices assez importants
du système d'exploitation exclusive auquel ils l'ont soumise. Mais
l'expérience atteste que des bénéfices de ce genre,
basés sur l'asservissement et l'exploitation inique des indigènes,
ne sauraient être durables.
Enfin, la France a maintenu a peu près intact son vieux système
colonial; mais, de ses vastes possessions en Amérique et dans l'océan
Indien, il ne lui est resté que quelques petits établissements
dont la population ne dépasse pas 600 000 individus, à quoi
il, faut ajouter son récent et coûteux établissement
de l'Algérie.
IV. CRITIQUE
DU SYSTÈME COLONIAL. AVANTAGES DE LA COLONISATION LIBRE.
La colonisation
a une utilité qu'on ne saurait contester, et que tous les économistes
ont reconnue. Il est utile que des nations qui se trouvent à l'étroit
dans les limites de leurs territoires s'épandent au dehors; il
est utile aussi qu'elles aillent occuper et cultiver des terres fertiles
que des races encore barbares laissent en friche. Guillaume Penn et ses
compagnons, en fondant un État nouveau, dans une contrée
où l'on ne rencontrait auparavant que quelques tribus nomades de
Peaux-Rouges, ont visiblement contribué aux progrès de la
richesse et de la civilisation. Ils y auraient contribué aussi,
sans doute, en demeurant en Europe, mais dans une proportion moindre,
car l'exercice de leur activité se trouvait entravé, dans
la métropole, par une foule de préjugés et de règlements
abusifs qui se modifiaient ou cessaient même de se faire sentir
au-delà de l'Océan. D'un autre côté, la terre
nouvelle où ils s'établissaient leur offrait des ressources
naturelles bien supérieures à celles dont ils pouvaient
disposer en Europe. Ils s'y trouvaient donc placés dans des conditions
économiques plus favorables.
Cependant toutes les entreprises de colonisation n'ont pas également
servi le développement de la richesse et de la civilisation. Il
est arrivé fréquemment que des émigrants ne se rendant
pas bien compte des difficultés de l'entreprise dans laquelle ils
s'engageaient, des frais de transport et d'établissement dans la
nouvelle colonie, de l'insalubrité du climat, de la barbarie des
indigènes, etc., etc., ont aggravé leur situation au lieu
de l'améliorer. Il est arrivé fréquemment que des
fonds productifs ont été retirés des industries de
la métropole pour être engagés avec moins de profit
dans des entreprises de colonisation. Comme toutes les autres entreprises,
celles-ci sont tantôt ruineuses et tantôt profitables; on
peut y échouer comme on petit y réussir. On y échoue
lorsqu'on s'aventure, sans ressources suffisantes, dans une contrée
où l'on rencontre des difficultés et des dangers que l'on
n'avait point su prévoir; on y échoue encore lorsqu'on n'est
point naturellement propre à supporter les énormes fatigues
et les rudes privations que nécessitent les premiers travaux de
la colonisation. On y réussit lorsqu'on a bien su choisir son établissement
et que l'on est pourvu d'assez de capitaux, de forces, de santé
et d'énergie pour dompter une nature vierge.
Si l'on se rend bien compte de la nature de ces entreprises, des difficultés
et des risques dont elles sont environnées, on se convaincra que
les gouvernements ne sauraient s'en charger utilement. Les mêmes
arguments dont on se sert contre leur intervention dans l'industrie des
métropoles peuvent s'appliquer aussi à leur immixtion dans
les entreprises de colonisation: le meilleur système à suivre
en cette matière, ou, pour mieux dire, le seul bon, c'est de laisser
les émigrants aller où bon leur semble, s'établir,
se gouverner et se défendre à leur guise et surtout à
leurs frais. Leur liberté et leur responsabilité demeurant
ainsi entières, ils se rendent, de préférence, dans
les endroits où la colonisation présente le plus d'avantages
et le moins d'obstacles ; ils emploient aussi les procédés
d'exploitation et de gouvernement qui leur semblent les plus efficaces
et les moins coûteux. Toute protection extérieure, en les
exonérant, en partie, de la responsabilité des fautes qu'ils
peuvent commettre, encourage la mauvaise distribution et le mauvais emploi
de leurs fonds productifs; de même, toute restriction qui les empêche
de tirer le meilleur parti possible de leur capital et de leur travail
apparaît comme un obstacle au développement de leur prospérité.
En examinant, à ce point de vue, le système colonial, on
pourra se faire une idée de l'étendue des dommages qu'il
a causés. Ce système avait pour objet d'assurer à
chaque métropole un marché colonial qu'elle pût exploiter
seule : on ne regardait pas au prix que coûtaient la conquête,
l'entretien et la défense de ce marché; jamais on ne croyait
le payer trop cher; mais, lorsqu'on le possédait, on le réglementait
à outrance. On défendait aux étrangers de s'y établir
et d'y porter leurs produits; on obligeait les colons à envoyer
les leurs dans la métropole, d'où l'on excluait, du reste,
les similaires de l'étranger ; on prohibait, dans les colonies,
certaines cultures et certaines industries qui pouvaient faire concurrence
à celles de la métropole, etc., etc. Essayons d'apprécier
l'influence que ces différentes pièces du système
pouvaient exercer sur le développement de la richesse.
1. En empêchant
les étrangers de s'établir dans une colonie, on diminuait
la somme des forces productives qui pouvaient contribuer à la mettre
en valeur; on entravait le développement de la production coloniale,
en la donnant comme un monopole, à des hommes qui ne possédaient
pas toujours les facultés et les lumières nécessaires
pour la féconder. S'il avait été permis à
des émigrants anglais, par exemple, de s'établir dans les
colonies espagnoles, n'est-il pas évident que la richesse de ces
colonies en aurait été accrue?
II. En défendant
aux colons d'exercer certaines industries, comme aussi d'expédier
leurs productions où bon leur semblait et de la manière
qui leur paraissait la plus économique, on empêchait leur
richesse de croître autant qu'elle aurait pu le faire. Dans le premier
cas, on stérilisait, entre leurs mains des fonds productifs qu'ils
auraient pu exploiter avec profit; dans le second cas, on restreignait
le profit qu'ils auraient pu tirer de ceux dont on leur permettait de
disposer.
III. On ralentissait
encore le développement de la richesse des colonies, en obligeant
les colons à acheter les denrées de la métropole
de préférence à celles des autres pays. Cette obligation
les soumettait à un impôt égal à la différence
des prix des denrées de la métropole, et des similaires
de l'étranger; à la vérité, l'exclusion des
denrées étrangères favorisait les producteurs nationaux
qui exploitaient seuls le marché de la colonie; niais le résultat
définitif n'en était pas moins une diminution de la production
générale, puisque des marchandises chères étaient
substituées à des marchandises à bon marché.
Toute disposition qui favorisait les producteurs de la métropole
au détriment de leurs concurrents provoquait en Europe une distribution
moins avantageuse des fonds productifs, partant une diminution de la richesse.
(Voyez SYSTÈME PROTECTEUR.)
IV. En obligeant
les habitants de la métropole à consommer certains produits
de leurs colonies, de préférence aux similaires des colonies
étrangères, on les soumettait, à leur tour, à
un impôt équivalent à la différence des prix
des denrées de ces deux provenances. Cette obligation suscitait
une plus mauvaise distribution des fonds productifs, et elle occasionnait,
comme dans le cas précédent, une diminution correspondante
de la richesse.
V. En se chargeant
d'établir à leurs frais des colonies et de pourvoir à
leur sûreté, les gouvernements de l'Europe accordaient de
véritables subventions aux entreprises de colonisation. Quel était
le résultat de ces subventions? C'était de donner aux capitaux
de la métropole une direction artificielle, direction plus mauvaise,
moins fructueuse que celle qu'ils auraient prise d'eux-mêmes. En
effet, les entreprises subventionnées n'auraient pas attiré
les capitaux si elles avaient été abandonnées à
elles-mêmes, ou du moins elles ne les auraient attirés que
juste au moment où, tous frais compris, elles seraient devenues
réellement plus profitables.
En subventionnant la colonisation, que faisaient donc les gouvernements
de l'Europe? Ils dépouillaient certaines branches de travail pour
en favoriser d'autres qui étaient, en réalité, moins
productives, dans les conditions où ils les plaçaient; ils
provoquaient une distribution moins profitable des fonds productifs, partant
une diminution de la richesse.
Supposons maintenant qu'au lieu de subventionner la colonisation et de
la réglementer, les nations européennes l'eussent abandonnée
à elle-même qu'elles n'eussent rien fait ni pour la favoriser
ni pour l'entraver, que serait-il résulté de là?
il en serait résulté, en premier lieu, que les émigrations
d'hommes et de capitaux se seraient effectuées partout en temps
utile, c'est-à-dire juste au moment où la colonisation devenait
réellement plus profitable que les autres emplois les fonds productifs;
il en serait résulté, en second lieu que les colonies se
seraient établies partout dans les conditions les plus économiques
puisque les colons auraient été obligés de supporter
seuls tous leurs frais d'établissement et de gouvernement), et
que les nations européennes auraient pu, en conséquence,
se procurer les denrées coloniales aux prix les plus bas, tandis
que les colons auraient obtenu, à de pareilles conditions, les
denrées d'Europe ; les capitaux et les bras auraient reçu
, de la sorte, dans l'ancien monde et dans le nouveau, l'emploi le plus
avantageux, et l'on peut affirmer que si le résultat eût
été meilleur pour l'ensemble des nations, il n'eût
pas été plus mauvais pour chaque nation en particulier.
Si l'on veut être pleinement édifié sur les résultats
de la colonisation subventionnée et réglementée,
comparés à ceux de la colonisation libre, que l'on jette
les yeux sur l'Algérie et sur la Californie, doux pays où
l'expérience de ces deux systèmes opposés est en
train de s'accomplir. Le gouvernement français a eu, comme on sait,
la malheureuse idée de conquérir et de coloniser l'Algérie.
Au moment où nous écrivons, il y a dépensé
déjà plus de 1,500 millions; cependant cette grosse subvention
n'a pas eu la vertu d'attirer les capitaux et les bras en Algérie.
Après vingt années, les importations de l'Algérie
en France ne dépassent pas 5 millions, et si la France expédie
pour une somme plus considérable de ses produits dans sa colonie,
c'est pour y entretenir ses soldats et ses employés, quelquefois
même aussi ses colons (voyez COLONIES AGRICOLES). POurquoi le subside
énorme accordé à la colonisation algérienne
n'a-t-il pas donné de meilleurs fruits? Parce que ce subside a
été absorbé, d'un côté, par les difficultés
exceptionnelles que rencontre l'établissement de la sécurité
en Algérie, et neutralisé de l'autre par le mauvais régime
que le gouvernement français a imposé aux colons. Les émigrants
d'Europe préfèrent porter leurs capitaux et leurs bras dans
des pays tels que les Etats-Unis par exemple, où la sécurité
dont ils sont obligés de payer tous les frais leur est plus profitable
que celle dont on les gratifie au-dessous du prix de revient en Algérie.
Si la colonisation de l'Algérie se développe avec une lenteur
désespérante, en revanche celle de la Californie marche
avec une rapidité presque fabuleuse; cependant aucune subvention
n'a attiré les émigrants sur cette côte écartée
de l'océan Pacifique; ils y ont été conduits uniquement
par l'appât de bénéfices supérieurs à
ceux des autres placements de fonds. Lorsqu'ils sont arrivés en
Californie, on ne les a ni protégés ni entravés;
ils ont utilisé leurs capitaux et leurs bras comme bon leur semblait
et ils ont organisé à leurs frais le gouvernement qui leur
convenait le mieux; le résultat a été un développement
prodigieux de cette libre colonie, où la France même envoie
des émigrants, quoique l'Algérie soit, pour ainsi dire,
à sa porte.
Ce contraste finira certainement par devenir visible à tous les
yeux, et le vieux système colonial en recevra une mortelle atteinte;
alors la colonisation, en cessant d'être une industrie subventionnée,
et réglementée, pourra donner tous les bons résultats
qui sont en elle ; elle pourra accroître utilement la surface où
se déploie la civilisation, et procurer aux peuples civilisés
des débouchés qui ne seront plus achetés à
un trop haut prix.
G. DE MOLINARI
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