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Le
fléau français
du «descenseur social»
La société américaine n'est pas parfaite. Mais il
existe de l'autre côté de l'Atlantique au moins deux vertus
largement répandues dans la population qui participent au dynamisme
de l'économie. La première, c'est la foi dans le fameux
rêve américain. Une foi qui permet à chacun de croire
qu'il va pouvoir construire sa vie, et que ses descendants en profiteront
pleinement. 80% des Américains sont persuadés que leurs
enfants vivront au moins aussi bien qu'eux. La seconde vertu, c'est l'espérance
de pouvoir accéder à un niveau de vie supérieur.
Ce que nous appelons chez nous l'ascenseur social. Cette confiance est
telle que les sondages pratiqués aux Etats-Unis font ressortir
ce chiffre incroyable : 39% des Américains sont persuadés
de faire partie des 1% les plus riches.
En France, on est loin de cet état d'esprit. Non seulement la conviction
que ceux qui nous suivent vivront une vie meilleure a disparu. A peine
34% des Français sont optimistes sur le sort que connaîtront
leurs enfants. Non seulement la jeunesse, elle-même, fait preuve
d'un degré d'angoisse stupéfiant vis-à-vis du sort
qui l'attend. On a eu l'occasion de le voir au cours des dernières
semaines. Mais surtout le mythe de l'ascenseur social, qui faisait partie
intégrante du pacte républicain a volé en éclats.
On a d'abord cru qu'il s'agissait simplement d'une «panne»
pour reprendre l'expression d'Alain Madelin. On a ensuite parlé
de fracture sociale (Jacques Chirac en 1995, dans le sillage d'Emmanuel
Todd) puis de «France d'en bas» (Jean-Pierre Raffarin en 2002).
Certains ont aussi mis en lumière la notion de «peur d'un
déclassement». Jusqu'à ce que deux sociologues fassent
ressortir que la France était désormais engluée dans
une nouvelle spirale : celle du «descenseur social.» C'est
le titre d'un essai publié par Philippe Guibert et Alain Mergier
(aux Editions Plon et Fondation Jean-Jaurès), qui va marquer le
débat électoral au cours des mois qui viennent.
Cet ouvrage explique que «l'ascenseur social n'est pas en panne
comme on l'a cru. Il fonctionne bel et bien. Mais dans le sens inverse».
En aspirant vers le bas tous ces employés et ouvriers français
qui représentent plus du tiers de la population française.
Cela ne se traduit pas seulement par un phénomène de «fins
de mois, voire de fins de semaines, difficiles». Mais par des caractéristiques
structurantes de la société française. Par exemple,
la conviction que le travail ne suffit plus à assurer un niveau
de vie satisfaisant – ce que confirment les données sociales
de l'Insee. Il y a également l'idée que le mérite
n'est plus correctement récompensé. Il y a enfin le sentiment
que l'Etat, aussi bien à travers sa politique d'aide aux plus démunis,
que par le fonctionnement du service public de l'emploi, n'est plus organisé
pour jouer son rôle de protecteur.
Ce n'est pas un hasard si l'ascenseur social a laissé la place
au «descenseur social». L'école qui était jusqu'ici
le premier tremplin dans la vie n'est plus considérée comme
un moteur de promotion sociale. Il y a un peu plus de trente ans, 70%
des bacheliers étaient assurés de devenir cadres. Aujourd'hui,
ils ne sont plus que 25% dans ce cas. Et comme le souligne l'Insee, «les
nouvelles générations ont beau être beaucoup plus
diplômées qu'il y a trente ans, un quart des jeunes sont
amenés à accepter des emplois faiblement qualifiés».
La deuxième explication de ce «descenseur social» tient
au fait que le mérite n'est plus considéré. Beaucoup
d'employés et d'ouvriers n'ont pas un niveau de vie supérieur
à ceux qui sont assistés à cause de l'effet de ciseau
créé par la hausse des minima sociaux d'un côté
et la baisse des revenus liée à la multiplication du temps
partiel subi. Ce qui crée des situations d'injustices et entraîne
donc un rejet à l'égard de cette politique d'assistanat.
Le troisième facteur trouve probablement ses racines dans les 35
heures qui ont bridé le pouvoir d'achat des milieux les plus populaires.
Et qui ont entraîné une «smicardisation» de la
société. Près de 18% des Français sont désormais
payés au smic, conséquence mécanique de la réduction
du temps de travail.
Le tableau que font Philippe Guibert et Alain Mergier n'est pas optimiste.
C'est surtout une explication sociologique et politique des votes du 21
avril 2002 et du 29 mai 2005. Mais leur parcours dans ces milieux populaires,
à travers de multiples entretiens, témoigne malgré
tout d'une envie de ces Français de se construire une vie par le
travail, avec un Etat capable d'assurer ses grandes missions : l'école,
la sécurité, l'intégration.
Ce concept très pertinent du «descenseur social» peut
aussi amener à faire une critique de la politique de redistribution
à la française. Une politique deux fois inefficace. D'abord
parce qu'elle s'est faite aux dépens de la création de richesse
marchande. Ensuite parce qu'avec des transferts sociaux supérieurs
de 5 points à la moyenne des pays de l'OCDE, nos résultats
en termes d'emploi ou de lutte contre la pauvreté sont parmi les
plus médiocres. C'est pourquoi la condition nécessaire,
mais sans doute pas suffisante, pour faire repartir l'ascenseur social,
c'est d'abord de revaloriser le travail. Et de cesser de redistribuer
à mauvais escient des ressources qui n'ont pas encore été
produites.
Yves
de Kerdrel
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