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Grosses
rémunérations :
La crise survenue à la tête du groupe Vinci a débouché sur la démission de son président, Antoine Zacharias. Celui-ci était gourmand : la goutte d'eau qui a fait déborder le vase est une prime de 8 millions d'euros qu'il demandait pour avoir réussi l'opération de prise de contrôle d'ASF. Peu de chose, semble-t-il, en comparaison de ce que lui rapportent ses stock-options, formidablement valorisées par la flambée du titre Vinci (multiplication par 7 en sept ans). Ce drame du monde des affaires a fourni l'occasion de s'interroger sur les rémunérations des grands patrons.
Bruno Frappat, dans « La Croix » du 2 juin, titre à ce sujet : « Culture fric ». La présidente du Medef a pris ses distances. Claude Bébéar également. « Les Echos », à la rubrique « Crible », s'inquiètent d'une « dérive monarchique ». Dont acte. Mais il ne faudrait pas que cet épisode déplaisant conduise à jeter le bébé avec l'eau du bain. L'enrichissement d'un manager de très haut niveau n'est pas forcément scandaleux, ni mauvais économiquement. La possibilité d'amasser un capital important en gérant bien une très grande entreprise est, sous certaines conditions, favorable au développement économique.
La croissance économique requiert une accumulation de capital. Pour une part, ce capital constitue le patrimoine de ménages simplement aisés, voire modestes, qui le possèdent à travers des fonds de placement. Cela permet principalement le fonctionnement de grandes entreprises. Les PME, elles, sont plutôt familiales : pour en fonder une, ou en racheter et en développer une, être riche facilite grandement les choses. Le problème est : existe-t-il suffisament de personnes ayant les qualités requises, et disposant des capitaux voulus, pour que se densifie le tissu de moyennes entreprises dont dépend pour une part importante le dynamisme économique, et donc l'emploi ?
Le « patron » salarié d'une grande firme n'a pas toujours le caractère qui convient à la création ou au développement d'une PME, mais la probabilité qu'il en soit ainsi est nettement supérieure à celle que présentent les gagnants du Loto. Il n'est donc pas forcément mauvais que ces managers d'envergure en viennent à disposer un jour de sommes leur permettant de créer leur propre entreprise. Sachant que le fonctionnement d'un système économique, comme celui d'un système politique, requiert une concentration de moyens entre les mains de certains, on pourrait trouver pire que l'attribution de gros moyens en capital aux présidents de très grandes sociétés.
Il existe d'autres façons de s'enrichir : les rémunérations de Zidane ou Depardieu sont du même ordre que celles d'un PDG du CAC 40. S'il est inadmissible de gagner une dizaine de millions d'euros par an, pourquoi serait-ce plus acceptable pour eux que pour un manager ? On peut aussi gagner à la Bourse : un spéculateur durablement heureux serait-il par essence moralement supérieur à un grand patron ? On peut encore avoir hérité de quelques hectares qui, l'extension d'une agglomération aidant, en viennent à se vendre à prix d'or. On peut avoir acheté des toiles trois francs six sous à un artiste inconnu et se retrouver, quelques décennies plus tard, à la tête d'une fortune. Bref, si l'on condamne l'enrichissement massif des grands patrons, il y en a bien d'autres à condamner.
Que l'on s'enrichisse en dirigeant un groupe comptant des dizaines de milliers de salariés, ou autrement, un problème se pose : l'usage fait de cette fortune. L'éthique calviniste a beaucoup insisté sur ce point : l'homme fortuné est responsable de ce qu'il fait de son capital, comme le responsable administratif ou politique de haut niveau l'est de ce qu'il fait de son pouvoir. Si le premier se soucie uniquement d'amasser encore plus, si les seconds ont pour but principal le maintien et l'accroissement de leur pouvoir, alors leur comportement est immoral. Il y a un moment où, comme dans le film « My Fair Lady », l'homme d'affaires doit choisir entre spéculer ou construire « de bons gros bateaux », consacrer son argent uniquement à en gagner davantage, ou l'employer à développer l'activité en en retirant le profit nécessaire pour qu'il ne s'agisse pas d'un feu de paille.
L'Eglise catholique a durant des siècles condamné le prêt à intérêt. Ce n'était pas justifié, mais l'idée dont l'extrapolation maladroite a débouché sur cette prohibition était excellente : l'argent n'est pas fait pour produire de l'argent, il l'est pour organiser les aspects économiques de la vie en société. Qui a de grandes richesses a la responsabilité de mettre des hommes au travail, et s'il agit dans ce sens il est économiquement bon et moralement juste qu'il dégage le profit grâce auquel ils sera à même de remplir ce rôle durablement.
Revenons aux grands managers. Ceux qui se retrouvent, en fin de carrière, à la tête d'une centaine de millions d'euros, peuvent jouer un rôle des plus utile : être des « business angels » finançant le développement des « gazelles », ces entreprises à croissance rapide dont notre économie a le plus grand besoin. S'ils contribuent ainsi à la prospérité commune, alors la concentration de capitaux entre leurs mains est une bonne chose.
Le capitalisme n'est en soi ni moral ni immoral. Il existe. C'est l'homme qui fait un usage soit moral, soit immoral, de sa fonction de manager ou de sa qualité de capitaliste.
JACQUES
BICHOT
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