Réponse à « France solidaire et France libérale »
(Le Monde, 16 juin 2006)


Cher Jean-Louis Andreani,

J'ai lu avec intérêt votre papier « France solidaire et France libérale » dans Le Monde du 16 juin 2006.

En tant que responsable de l'institut Hayek, que vous avez la gentillesse de placer à l'avant-garde du combat pour le libéralisme, je voudrais réagir.

Je partage votre constat sur la déliquescence de la société française : absence de projet collectif, angoisse sociale, solidarité en lambeaux, etc. Rien de très original : des libéraux aux communistes, en passant par les « Guignols de l'info », tout le monde est d'accord : la France va mal.

J'ai un peu plus de difficulté, vous l'aurez deviné, avec votre analyse des causes de la descente aux enfers, que vous imputez à la « victoire des idées néolibérales, à partir des années 1980 ». C'est une thèse intéressante, et qu'il n'est pas rare de lire. Elle n'en est pas moins désopilante : la « victoire des idées néolibérales » en France serait ainsi concomitante de l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Taxer les politiques socialo communistes de libérales, n'est-ce pas récrire l'histoire ? Vint ensuite Jacques Chirac. De l'avis de tous ceux qui se sont intéressés à son long parcours, M. Chirac a défendu toutes les opinions et politiques possibles, sauf une : il n'a jamais été libéral. N'est-ce pas lui qui, récemment encore, vouait aux mêmes gémonies le communisme et le libéralisme ?

Il n'y a tellement pas eu de victoire des idées libérales en France que - vous l'aurez sans doute observé - lors de la récente campagne référendaire sur le projet de traité constitutionnel européen, les partisans du « non » n'ont cessé de communier dans un même credo : l'abomination de cet « ultralibéralisme » qui, à les en croire, maintiendrait la France au fond du cul-de-basse-fosse économique et social où elle semble devoir croupir pour l'éternité et dont le projet européen ne serait qu'une figure. D' Olivier Besancenot à Jean-Marie Le Pen, en passant par MM. Fabius, Mélenchon, Emmanuelli ou Chevènement, sans oublier de Villiers et les communistes, il n'y a pas un seul partisan du non qui ne se soit empressé de porter le projet sur l'autel sacrificiel du dieu Antilibéral, au pied duquel, le fait mérite d'être relevé, les « nonistes » retrouvaient d'ailleurs leurs adversaires partisans du « oui » tentant quant à eux de convaincre les Français que la constitution européenne était le meilleur rempart contre le libéralisme. Tout cela lors même que le projet européen est, par essence, favorable aux échanges économiques : c'est assez dire que le débat était quelque peu surréaliste.

Comme je l'écrivais dans Les Echos au lendemain de la victoire du « non », cette communion fraternelle des « nonistes » et des « ouistes » dans l'anti-libéralisme frénétique est révélatrice de l'invraisemblable ivresse idéologique des élites françaises. Quand vous déplorez, par exemple, que « seul le marché gouverne l'accès au logement », ce n'est pas sérieux. Faut-il rappeler que les banlieues françaises, désormais célèbres dans le monde entier, sont hérissées de ces logements sociaux qui firent, longtemps, la fierté de la gauche ?

Se figurer que la France doit ses 10% de chômeurs (un jeune sur quatre), sa croissance cadavérique, l'échec lamentable de toutes ses « politiques de l'emploi » (un oxymore), la multiplication des zones de non droit, l'hyperinflation de son appareil étatique et l'hyper taxation qui en est le corollaire nécessaire, la déliquescence de son enseignement et le caractère irréformable de tout ce qui touche aux droits acquis à un excès de libéralisme relève de la plaisanterie ou de la psychiatrie. Sans en référer immédiatement à l'exemple du grand Satan américain (qui comme le savent tous les Français fait payer ses succès économiques à des millions d'Américains qui vivent entre la famine et la prison), traversons la Manche, constatons des données que même le radical-socialiste Jacques Chirac ne peut nier (4%, de chômage et de croissance) et posons la question : les Britanniques doivent-ils ces succès à plus ou moins de libéralisme ?

Observez qu’en dehors des frontières jamais personne n'a eu l'idée saugrenue de qualifier la France de « libérale ». Libérale, la France meurt de ne l'être pas.

Que proposent les libéraux ? De mesurer les politiques menées depuis trente ans à l'aune de leurs résultats, et non du tourbillon de bonnes intentions qui a présidé à leur mise en œuvre. Les politiques de l'emploi, j'en parlais, difficile de contester qu'avec trois millions de chômeurs, l'échec est cuisant. Les politiques de relance, d' « accompagnement de la croissance », etc., jugez-en : depuis une vingtaine d'années, la croissance économique française est de moitié inférieure à la croissance américaine. A ce rythme-là, le niveau de vie des ménages américains sera bientôt le double des ménages français. Les exemples sont nombreux. Mentionnons l'école, cette autre « institution républicaine » chère à la gauche : les classements internationaux (PISA, notamment) indiquent que le niveau d'instruction des jeunes Français ne cesse de régresser. L'université française s'affaisse, les universités anglo-saxonnes triomphent. Les cerveaux s'exilent. En fait, c'est toute une génération qui s'exile : un million de Français, en quelques années.

De ces échecs multiples et répétés, ne faut-il pas tenter de tirer les leçons ? D'autant que ces politiques ont un coût, double : d'abord, des taux d'imposition punitifs (la France est le deuxième pays le plus taxé au monde, encore une marque de ce curieux libéralisme mitterrando-chiraquien). Ensuite, cette ponction impitoyable des travailleurs et des entreprises détourne des circuits économiques autant de capitaux qui, sans cela, eussent été investis dans la production de richesses, de croissance, donc d'emploi. Les pays à forte croissance sont faiblement imposés.

En somme, la France a de facto renoncé à la croissance économique pour mener de coûteuses politiques sociales qui sont autant de désastres. Un joli marché de dupes. Pourquoi ne pas essayer autre chose ? Pourquoi ne pas redonner un peu de liberté et de responsabilité aux citoyens, aux travailleurs et aux entreprises, en les taxant moins, en les règlementant de manière plus souple et intelligente ? Pourquoi ne pas essayer de simplifier les réglementations existantes (comme l'ont fait par exemple, et avec succès, les socialistes néo-zélandais dans les années quatre-vingt) ? Bien sûr aucun système n'est parfait. Mais quand un système produit le contraire de ce pourquoi il a été institué, n'est-il pas temps de le remettre en cause ?

Il y a urgence : non content d'échouer dans la plupart de ses politiques depuis trente ans (école, emploi, croissance, ...), l'Etat français renonce de plus en plus nettement à remplir ses missions fondamentales : la protection de la personne et des biens, le respect du droit. Lorsque le gouvernement régale ses clientèles d'avantages légaux et pécuniaires, il se réveille bientôt avec tous les jours un nouvel intérêt catégoriel à sa porte. Si on a donné au premier, difficile de ne pas donner au second. Qu'il refuse et la « rue » se déchaîne ; une violence à laquelle l'Etat n'a plus la force morale de résister. Depuis vingt ans - le début de cet ère « libérale » que vous dénoncez- le gouvernement français n'a pas su maintenir une seule grande réforme face aux menaces et à la violence syndicales. Est-ce normal dans une démocratie ?

Ne prenons qu'un exemple : la récente affaire de la SNCM. Refusant d'assumer ses responsabilités de patron, l'Etat français a géré la SNCM (Société nationale Corse Méditerranée) à coups de subventions - trente mille euros par salarié, par an - conduisant ainsi la compagnie à une situation de faillite virtuelle. Première lâcheté.

La mission de « service public » de la SNCM étant désormais assurée, mieux et moins cher, par deux opérateurs privés, rien ne justifiait de sauver la SNCM de la faillite. Rien, sinon la peur du « conflit social ». Résultat : l'Etat y est à nouveau allé de « sa » poche, à concurrence de plus de cent millions d'euros cette fois, en violation manifeste des règles européennes. Deuxième lâcheté.

Mais tout cela n'a pas suffit. Les syndicalistes français vivent dans une réalité parallèle, une réalité où la loi n'existe pas. Le repreneur choisi par l'Etat ne leur convenant pas, les syndicalistes de la CGT et du STC entamèrent aussitôt un mouvement de grève qui prit rapidement un tour insurrectionnel (séquestrations, destructions de biens, blocus des ports, ...). Résultat : l'Etat céda une nouvelle fois, en faisant entrer dans le capital de la SNCM l'entreprise que les syndicats exigeaient d'y trouver, et en restant actionnaire à concurrence de 25%. Troisième lâcheté.

Même cela n'a pas suffit. Ayant eu l'outrecuidance d'interpeller quatre syndicalistes coupables de crime aux yeux de la loi, l'Etat se vit confronté à une flambée de violence dépassant largement le cadre de la SNCM, paralysant l'économie corse, menaçant l'approvisionnement de l'île et de la région PACA et se donnant les couleurs de la guérilla urbaine. Nouvelle capitulation de l'Etat français.

Sans doute voyez-vous dans ce combat la victoire de l' « intérêt général ». Pas moi. J'y vois le symptôme de la poltronisation d'un Etat aux abois face à des privilèges exorbitants et des méthodes syndicales criminelles que rien ne justifie.

La faillite à laquelle nous assistons est, en réalité, celle de la social-démocratie à la française. Une faillite morale, économique, familiale, sociale. Qu'un coup de chaud balaie la France, et des milliers de personnes âgées meurent, seules, orphelines des solidarités familiales traditionnelles qui n'ont été remplacées que par du vent, des promesses, des « programmes ». La génération mai 68 a détruit, beaucoup, mais elle n'a finalement rien su construire. Le déni de réalité n'y changera rien.

Les deux tâches fondamentales du prochain gouvernement seront (1) de ramener le syndicalisme français dans le giron de la légalité et de restaurer l'autorité de l'Etat dans les attributions qui sont sa raison d'être, et (2) de laisser aux entreprises les moyens d'une franche croissance. La croissance économique n'est pas tout, mais elle conditionne tout le reste.

Ouvrez les yeux, monsieur Andreani. Quittez votre haine du libéralisme, le temps, au moins, d'essayer de le comprendre. Je vous suggère deux lectures qui ne pourront qu'enrichir votre Weltanschauung :

- La route de la servitude, par F.A. Hayek, et
- Le droit naturel, ses amis et ses ennemis, par Patrick Simon.

Je serais heureux de vous rencontrer à votre meilleure convenance pour en discuter, ou d'en débattre publiquement avec vous.

Votre bien dévoué,


Drieu Godefridi,
Institut Hayek