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l'analphabétisme
économique, péché mignon
des élites politiques françaises
Mon «pays», en France, c'est une région frontalière
du Tarn et de l'Aveyron et ceinte de quatre marchés, Saint-Antonin
à l'ouest le dimanche, Villefranche-de-Rouergue au nord le jeudi
et, samedi, Cordes et Albi, respectivement au sud et au sud-est. Je viens
d'y passer les vacances de Pâques – dégustant les asperges
parfaites de Villefranche, dînant merveilleusement à Belcastel,
arpentant les collines au-dessus du Viaur tout en échangeant des
salutations de saison avec M. Marty, un fermier du cru qui fabrique le
meilleur fromage de chèvre que j'ai jamais savouré, ou choisissant
une tarte aux fraises chez M. Moulin pour le dîner. M. Moulin est
un pâtissier de légende. Voilà la France que tant
d'Anglais (et bien sûr tant de Français !) aiment et veulent
préserver. Même certains connaisseurs nord-américains
lui sont très attachés.
«De Paris à la Lune», charmantes chroniques d'Adam
Gopnik sur la vie parisienne, publiées dans le New Yorker, mettent
bien en lumière les sentiments confus que tous les francophiles
éprouvent à l'égard de la France. L'arrivée
de Gopnik à Paris avait coïncidé avec les grèves
de 1995 contre les réformes d'Alain Juppé, des mesures pourtant
parfaitement raisonnables de son point de vue. Gopnik ne parvenait pas
à comprendre le problème et encore moins pourquoi le public
semblait appuyer des grévistes qui lui faisaient la vie aussi dure.
Il se trouve que cette immersion se déroulait alors même
que Gopnik cherchait une dinde pour son dîner de Thanksgiving. Il
trouva la meilleure qui fut et décida qu'il existait peut-être
quelque connection, invisible pour l'outsider, entre le vandalisme économique
de la rue et la qualité de la dinde.
Des pensées similaires me sont venues avant et pendant ces vacances.
Nous savons tous que la France souffre d'un taux de chômage élevé,
tout particulièrement chez les jeunes non qualifiés, surtout
quand le jeune s'appelle Ismaël au lieu de Pierre ! Alors un peu
plus de flexibilité du travail ne paraît pas une mauvaise
idée. La manière de procéder de Dominique de Villepin
manquait sans doute de subtilité mais mon expérience me
dit que derrière les critiques concernant la tactique se cachent
souvent les objections idéologiques et l'absence de courage politique.
Il y a d'autres facteurs. On dit Nicolas Sarkozy ambitieux, ce qui n'est
pas un crime en politique, encore qu'il convienne de ne pas trop le montrer.
Pour sa part, le président Chirac me semble aussi boiteux qu'un
canard peut l'être, à son poste certes mais pas au pouvoir.
Quoi qu'il en soit, dans cette affaire du CPE, une claque de fermeté
gouvernementale a été suivie par le floc-floc embarrassant
de la reddition. Quelques jours plus tard, Peugeot annonçait la
fermeture de son usine en Grande-Bretagne, entraînant la perte,
directement et indirectement, de milliers d'emplois. Ce qui n'empêche
pas qu'il y a plus de gens au travail en Grande-Bretagne qu'en France.
A ce stade, je voudrais mettre sur la table quatre réflexions bien
intentionnées.
Primo, comment se peut-il que l'essentiel du débat économique,
pourtant conduit par les politiciens les plus brillants de France, la
crème de l'ENA, soit entaché de tant d'analphabétisme
? Les entreprises françaises sont aussi bien dirigées que
partout ailleurs dans le monde, voyez les fabricants automobiles et l'aéronautique,
les compagnies d'assurance ou les entreprises de services aux collectivités.
La France continue d'attirer des montants nets considérables d'investissements,
elle est la troisième source mondiale d'OPA et sa productivité
par heure travaillée atteint des sommets (plus qu'aux Etats-Unis).
Tout cela en dépit du – et non grâce au – débat
politique sur l'économie. La capacité de la France à
remporter des succès planétaires ne doit rien aux renationalisations,
à l'hostilité, à la concurrence, à plus de
régulation ou à des taxes plus lourdes sur les bénéfices.
Secundo, y a-t-il une vraie menace sur le mode vie que les Français
chérissent à juste titre ? Qui pourrait s'emparer des affaires
de M. Moulin et de M. Marty ? Comment ces derniers arrivent-ils à
gérer une petite entreprise – à embaucher de jeunes
salariés – compte tenu des charges sociales qu'ils doivent
payer ? Il est bien plus facile de gérer Leclerc ou Casino qu'une
fromagerie de quartier ou une pâtisserie. Regardez les étiquettes
dans les supermarchés : elles disent made in China, Taiwan ou Thailand,
même sur les produits de marque française.
Tertio, qu'est-il advenu de la tradition révolutionnaire pour qu'elle
concentre ses passions sur le droit à un job à vie dans
la fonction publique ? Depuis quand le fait de prendre un risque modeste
ou avoir confiance dans ses propres capacités doit obligatoirement
incarner une loi de la jungle anglo-saxonne et donc brutale ?
Quarto, j'admire beaucoup le sens de l'Etat et de ses institutions qui
règne en France. Mais ces institutions sont-elles stables et en
sécurité avec des dirigeants politiques incapables de connecter
le débat démocratique avec le monde réel qui existe
au-delà des frontières poreuses de la France ? Pour prendre
un exemple, la France devrait-elle aujourd'hui s'inquiéter de la
concurrence du plombier polonais ou de celle des informaticiens indiens
? Allez à Bangalore et vous comprendrez à quel point cette
question est ridicule. Nous devons tous comprendre dans quel siècle
nous vivons.
A part ça, j'ai passé des vacances merveilleuses dans le
Tarn, les manifestations étaient finies et le temps était
parfait.
Chris
Patten,
Chancelier d'Oxford, président de l'International Crisis Group,
ancien commissaire européen , ancien gouverneur de Hongkong
27 avril 2006, (Rubrique Opinions)
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