|
|
Du bon usage
de la concurrence scolaire
Le débat
sur les vertus de la concurrence scolaire est en train de s'imposer en
France. Pour Nicolas Sarkozy, la cause est entendue : il suffit de supprimer
la carte scolaire et de la remplacer «par rien». Le simple
jeu de la concurrence entre écoles et collèges permettra
alors d'augmenter la qualité de tous les établissements,
chacun pouvant librement développer son projet pédagogique
et trouver sa niche sur le marché éducatif.
Ce débat est parfaitement légitime. Il n'existe aucune activité
pour laquelle les forces de la concurrence n'ont pas quelques vertus.
L'idée selon laquelle certains secteurs (éducation, santé,
culture, etc.) pourraient s'en dispenser est une aberration. Que deviendrait
la création littéraire ou artistique si l'on interdisait
la concurrence entre maisons d'édition et galeries d'art, et si
l'on fonctionnarisait l'ensemble du secteur ? Dans le domaine scolaire,
la concurrence existe bel et bien, et la pression ainsi exercée
par les parents sur les enseignants et directeurs d'écoles a sans
nul doute des effets bénéfiques.
Encore faut-il analyser convenablement les forces et les limites du jeu
de la concurrence. Pour simplifier, on peut dire que le premier critère
est le degré de complexité et surtout de différentiation
du bien ou service considéré. Lorsqu'il s'agit de produire
un bien ou un service qui peut et doit prendre une multitude de formes,
de façon à s'adapter à l'infinie diversité
des goûts et besoins des clients et usagers, alors la compétition
entre des producteurs libres et responsables est la seule façon
d'obtenir le résultat souhaité. C'est évident pour
la création artistique et littéraire : quelle autorité
centralisée serait capable de décider quels romans méritent
d'être publiés ? Inversement, lorsque le bien ou service
produit est relativement homogène et uniforme, alors les vertus
de la concurrence sont limitées. Prenons le cas de l'enseignement
primaire : à partir du moment où la collectivité
nationale a convenu du programme de connaissances que tous les enfants
doivent acquérir, les marges de différentiation sont réduites.
Elles sont un peu plus fortes au niveau du collège (choix de langues,
etc.), tout en restant limitées. Sans compter que les innovations
plébiscitées par les parents ne sont pas toujours souhaitables:
dans les school boards américains, les parents ont parfois promu
d'étranges réformes des programmes.
Tout cela explique pourquoi les expériences de mise en concurrence
généralisée des écoles primaires et collèges
à partir du système de vouchers (chèques éducation
que les parents donnent à l'école de leur choix) promus
par l'administration Bush ont donné des résultats décevants
en termes d'amélioration de la qualité du service éducatif
et de résultats scolaires.
En revanche, les coûts de la mise en concurrence peuvent être
clairs et immédiats, en particulier pour les écoles défavorisées
qui s'enfonceront encore davantage dans la ghettoïsation sociale.
Il n'est pas sérieux d'imaginer que les modestes gains d'efficacité
que l'on peut espérer tirer de la compétition généralisée
entre écoles primaires sont de nature à compenser de tels
handicaps. Par contre, plusieurs études, certes contestables (l'économie
de l'éducation n'est pas une science exacte) mais néanmoins
sérieuses, suggèrent qu'une politique de ciblage des moyens
en faveur des écoles défavorisées pourrait avoir
des effets tangibles. Par exemple, une réduction de la taille des
classes à 17 élèves en CP et CE1 en ZEP (au lieu
de 22 actuellement, contre 23 hors ZEP) permettrait de réduire
de près de 45 % l'inégalité aux tests de mathématiques
à l'entrée en CE2 entre ZEP et hors ZEP.
Surtout, ce légitime débat sur la concurrence dans le domaine
de l'éducation manquerait totalement sa cible s'il continuait à
se focaliser sur le primaire et le secondaire, qui ne se portent pas si
mal en France. Sous Jospin déjà, Claude Allègre avait
gaspillé inutilement son capital politique en partant en guerre
contre le «mammouth» alors que la priorité devrait
être la réforme de l'enseignement supérieur. Pour
une raison simple : contrairement au primaire (et dans une large mesure
au secondaire), le supérieur se compose d'une infinie diversité
de filières en perpétuel renouvellement, suivant les besoins
des étudiants, les transformations du marché du travail,
les avancées de la recherche, par nature imprévisibles.
L'enseignement supérieur s'apparente davantage au secteur de la
création artistique. Il s'accommode mal des structures soviétoïdes
et des relations infantilisantes et bureaucratiques actuellement en vigueur
entre Etat et établissements d'enseignement supérieur. Ce
n'est qu'en organisant une concurrence régulée entre établissements
responsables et autonomes que l'on pourra se doter d'un enseignement supérieur
envié dans le monde, comme l'est notre système de santé,
secteur où l'on a su s'appuyer intelligemment sur les forces de
la concurrence (si la médecine libérale avait subi en 1945
le même sort qu'outre-Manche, nous n'en serions pas là).
Le chemin sera long, et il est plus que temps que ce sujet central entre
dans le débat présidentiel.
Par
Thomas PIKETTY, directeur d'études à l'EHESS.
Article paru dans Libération le 25 septembre 2006
|