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Les
limitations
de vitesse en question
Alors que les "états généraux de la sécurité
routière" viennent de se tenir, il n'est pas inutile de rappeler
qu'au cours de l'été dernier plusieurs ministres du gouvernement
de Villepin avaient proposé d'abaisser à 115 Km/h la vitesse
maximale autorisée sur autoroute. Même si le ministre des
transports avait finalement indiqué qu'aucune décision n'était
prise, ce projet reste un "objet de réflexion" . Il mérite
donc notre attention, car il est permis de s'alarmer d'un projet non seulement
inutile, mais dangereux et liberticide.
Pour justifier ce projet on fait valoir tout d'abord qu'il serait nécessaire
de réduire la "fracture pétrolière" et
d'inciter chaque Français à économiser le carburant
de sa voiture. Or, le concept de facture pétrolière de la
France est dénué de sens ou, tout au moins, il n'existe
que dans l'imagination d'hommes politiques et de technocrates qui ont
une vision purement globale et mythique du fonctionnement des sociétés
et qui ignorent totalement la logique des choix individuels. En effet,
ce n'est pas la "collectivité" qui paie le pétrole,
mais chaque individu qui décide de ses actes en fonction du prix
du pétrole (comme de tout autre bien). Si le prix du pétrole
augmente, chaque consommateur décide soit de réduire sa
consommation de pétrole (par exemple en roulant moins vite), soit
de la maintenir en sacrifiant d'autres dépenses ou en empruntant.
De ces multiples décisions
individuelles résulte une consommation de pétrole des Français
que les statisticiens peuvent s'amuser à mesurer, sans que ce chiffre
ait une signification quelconque.
Il y a d'ailleurs un contraste étonnant entre la
manière grossière dont les hommes de l'Etat établissent
les décisions économiques et la manière sophistiquée
qu'utilisent les individus. En effet, la proposition de limiter encore
plus la vitesse sur autoroute ne retient qu'un critère de décision
: la nécessité d'économiser le pétrole, considéré
comme la seule ressource rare. Mais n'importe quel individu révèle
par ses décisions quotidiennes qu'il prend en compte un plus grand
nombre de critères. Il sait qu'il possède une ressource
rare, le temps, et cette ressource est même peut-être la seule
véritable ressource rare, car on peut trouver des substituts au
pétrole, mais on ne peut pas trouver de substitut au temps. L'automobiliste
arbitre donc entre l'économie de temps que lui procure la vitesse
et le coût supplémentaire qu'il doit supporter en termes
de consommation de pétrole, mais aussi en termes de risques éventuels
d'accidents. Si l'on construit à grands frais une autoroute c'est
parce que les
automobilistes souhaitent économiser du temps. Réduire ensuite
la vitesse est évidemment absurde.
Par ailleurs, ce n'est point faire confiance à
l'ingéniosité humaine que de penser qu'aucune solution de
substitution ne pourra être trouvée à l'utilisation
du pétrole. En fait, ce ne sont pas les diktats gouvernementaux
qui ont permis d'économiser l'énergie, mais les fantastiques
progrès qui ont été faits au cours des trois dernières
décennies dans la technologie des moteurs.
Enfin, bien entendu, le projet de limitation de vitesse entend aussi diminuer
le nombre des accidents. La vitesse est une nouvelle fois pointée
comme la cause, sinon unique, du moins principale, des morts et des accidents
sur la route. Or, prétendre que la vitesse est cause de tous. les
drames est une escroquerie intellectuelle. Ce qui provoque un accident,
ce n'est pas la vitesse en elle-même, mais la non-adaptation de
la vitesse aux conditions
de temps, de lieu et de circonstances`. Les partisans de la répression
à tout va n'ont jamais expliqué les raisons pour lesquelles
il y a proportionnellement beaucoup moins de morts et d'accidents en Allemagne,
où la vitesse sur autoroute est libre, qu'en France. L'autoroute
est en fait la voie la plus sûre.
Au-delà de
ces considérations, il faut rappeler quelques grands principes.
La liberté d'aller et venir n'est qu'un aspect de la Liberté.
Les gouvernements ont été institués, non pas pour
violer les droits de l'homme, mais pour les garantir. Il ne leur appartient
pas de protéger les individus contre eux-mêmes sous prétexte
;d'un hypothétique et totalitaire « risque zéro».
Et si le gouvernement entend se préoccuper de vitesse, il serait
bon qu'il s'occupe plutôt de la réforme de l'Etat, qu'il
garantisse mieux la sécurité due à tous les individus
et qu'il lutte plus efficacement contre la vraie délinquance.
En effet, les limitations de vitesse arbitraires décidées
par le gouvernement, le permis à points et les radars automatiques
constituent certaines des plus graves atteintes aux principes fondamentaux
du Droit dans une société libre. Un système fondé
sur la responsabilité personnelle, seul cohérent avec une
société de liberté, impliquerait que l'on dédommage
autrui pour les torts qu'on lui a portés. Mais on ne doit absolument
pas punir quelqu'un par le seul fait qu'il est un facteur de risque potentiel.
Or, un grand nombre de Français se voient privés
Jean-Philippe
Feldman
Professeur agrégé des facultés de droit
Avocat à la Cour de Paris.
Le caractère erroné du slogan "la vitesse tue"
est démontré dans l'ouvrage de Pascal Salin, Libéralisme
(Odile Jacob, 2000).
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