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Discours
de Brian Lee Crowley


Mesdames et Messieurs,

J'aimerais tout d'abord vous remercier de m'avoir invité à vous adresser la parole.

La tâche qu'on m'a demandé de remplir aujourd'hui n'est pas facile. Si j'ai bien compris, votre défi est d'élaborer un programme et une stratégie pour la France qui soient attrayants pour une portion importante de l'électorat français, mais qui fassent en même temps preuve de rigueur d'un point de vue économique. Et vous souhaitez connaître les leçons que le Canada pourrait vous offrir dans le but d'atteindre cet objectif.

En tant que critique professionnel des politiques publiques canadiennes, j'aurais aimé pouvoir vous dire que l'expérience de mon pays constitue un exemple éclatant de rationalité économique et de liberté individuelle, que l'État y a perdu son pouvoir dominant, et que la part de la richesse nationale accaparée par le gouvernement est stable ou diminue au lieu d'augmenter. Rien de tout ceci ne correspondrait cependant à la réalité.

Il est vrai que le Canada est l'un des seuls pays industrialisés à avoir mis de l'ordre dans ses finances publiques à l'échelle nationale, mais cela a été rendu possible par un transfert des coûts aux autres niveaux de gouvernement et par une augmentation des impôts, non par une véritable rigueur financière ou par un contrôle des dépenses. Ce bref moment de gestion financière raisonnable est d'ailleurs déjà en voie de s'estomper, un peu comme la sensation de bien-être provoquée par un rêve dont on se souvient à peine du contenu cinq minutes après s'être éveillé. La proportion de la richesse nationale accaparée par l'État atteint maintenant presque 41 %. C'est un niveau qui peut paraître bas dans un contexte français, mais qui est élevé dans une perspective historique canadienne et par rapport à notre principal partenaire commercial, les États-Unis, où l'État absorbe seulement autour de 30% du PIB.

Malgré cela, il y a quatre domaines où l'expérience canadienne peut, à mon avis, offrir des éléments pertinents pour votre démarche :
• Vous sortez gagnants lorsqu'il y a plus d'information, d'évaluation et de responsabilisation.
• Les recettes entraînent les dépenses.
• Réduire la taille de l'État à un niveau acceptable nécessite du courage et un engagement ferme.
• Il est dans l'intérêt des personnes les plus vulnérables de notre société que l'on réforme l'État-providence.

Laissez-moi vous expliquer chacun de ces thèmes.

Vous sortez gagnants lorsqu'il y a plus d'information, d'évaluation et de responsabilisation.

On pourrait exprimer cette idée de façon différente en disant que lorsqu'il n'existe pas
d'information concrète sur les coûts et les avantages d'une politique publique particulière, le débat se fait uniquement sur les intentions. Admettons que l'intention
déclarée de vos adversaires est souvent exprimée en termes de protéger les intérêts des travailleurs, ou de s'assurer que les pauvres reçoivent des soins de santé adéquats. S'il n'existe que très peu ou pas d'information concrète sur la probabilité que les politiques qu'ils suggèrent atteignent ces objectifs, et tout aussi peu d'information permettant de comparer les coûts de ces politiques à ceux des solutions alternatives qui pourraient entraîner des résultats semblables ou même meilleurs, lorsque vous attaquez les
politiques de vos adversaires, vous donnerez l'impression d'être en désaccord avec leurs intentions. Il vous accuseront alors d'être sans coeur et indifférents au sort des plus vulnérables, des malades, de ceux qui ont peu d'éducation. Il n'est pas impossible de marquer des points dans un tel débat, mais vous partez avec un désavantage important.

Une stratégie plus susceptible de fonctionner est d'amener le débat sur le terrain des résultats plutôt que des intentions, et de retirer ainsi à vos adversaires l' avantage moral dont ils bénéficient. Beaucoup de gens vont se ranger du côté de la gauche lorsqu'il s'agit

de débattre d'intentions, mais personne n'aime voir des fonds publics gaspillés, et les gens sont souvent horrifiés d'apprendre que des ressources ont été englouties dans des mauvaises politiques fondés sur de bonnes intentions. Vous aurez donc de bien meilleures chances de gagner un débat si l'enjeu est d'obtenir «un meilleur rapport qualité-prix » et d'atteindre « des résultats quantifiables » pour un objectif de politique publique sur lequel tout le monde s'entend. Laissez-moi vous donner un exemple.

Il est extrêmement difficile au Canada d'obtenir de l'information sur la performance des écoles publiques. La raison en est bien simple : les autorités publiques jouissent d'un monopole presque complet sur la fourniture de services d'éducation. Il est possible d'échapper à l'école publique, mais vous devrez alors payer deux fois pour le même service : une première fois par vos impôts pour les écoles publiques qui sont obligées d'accepter votre enfant, et une deuxième fois en déboursant les frais de scolarité de l'école privée où vous voulez l'envoyer. La vaste majorité des parents ne peut se permettre de faire de tels sacrifices.

Comme c'est le cas de tous les monopoleurs, les autorités scolaires publiques abusent de leur pouvoir. Elles le font en accord avec la remarque perspicace d'un célèbre économiste : « la meilleure rente monopolistique est celle qui procure une vie tranquille ». (the best monopoly cent is the quiet life)

Les monopoleurs du secteur public sont en conflit d'intérêts, en étant à la fois les fournisseurs d'un service et ceux qui ont la tâche d'évaluer si le service offert est suffisant et de qualité. Ces monopoleurs s'accordent une vie tranquille par le simple fait de n'avoir aucune mesure concrète et de ne recueillir aucune information utile sur l'efficacité du système, soit réussir à éduquer nos enfants. Les examens sont peu nombreux, et lorsque les résultats sont rendus publics, ils concernent presque toujours le système d'éducation dans son ensemble.

Et pourtant, les enfants reçoivent leur éducation dans des écoles particulières, et non dans un « système » abstrait. Sans information concrète, il est impossible de savoir quelles

sont les écoles qui réussissent, et qui doivent donc servir de modèles, et quelles sont celles qui échouent, et qui ont donc besoin d'une aide spécifique.

L'institut que je dirige a réussi à sortir les écoles publiques de leur torpeur dans notre
région tout simplement en recueillant et en publiant les informations qui étaient
disponibles pour ceux qui savaient comment les obtenir et comment les interpréter. Nous publions maintenant un bulletin annuel sur la performance de chacune des écoles secondaires de la région. La première année, nous avons été l'objet d'attaques féroces de la part de l'establishment de l'éducation, parce que nous menacions la vie tranquille des monopoleurs. Mais il y avait en même temps un besoin pressant pour de l'information de la part des parents et des autres citoyens et notre site Web a reçu 180 000 visites pendant le mois suivant la publication du premier bulletin - et cela dans une région qui contient seulement 2,3 millions d'habitants.

De plus, à peine un mois après le lancement de ce premier bulletin, chacune des provinces dans notre région avait déjà annoncé de nouvelles mesures pour évaluer la performance et responsabiliser les gestionnaires des écoles, et cela sous la pression des parents qui l'exigeaient. Ceux-ci avaient maintenant une idée plus claire de la valeur des services d'éducation qu'ils obtenaient en échange de leurs impôts et de la qualité offerte par l'école de leur localité, et dans bien des cas ils étaient loin d'être impressionnés. La demande pour le changement est venue de la base tout simplement parce que les gens avaient maintenant une meilleure compréhension de ce que le système produisait. L'information et la responsabilisation sont des outils réellement puissants. À cause d'eux, les monopoleurs du secteur public ne peuvent plus contrôler le débat, ni l'information que les gens obtiennent. Ne pensez pas que tous les changements doivent être enclenchés au sommet. Donnez l'information nécessaire aux gens impliqués sur le terrain et permettez leur d'examiner les services publics, et vous verrez que les résultats seront souvent surprenants.

Les recettes entraînent les dépenses.

Passons maintenant à mon deuxième thème. Si vous voulez réduire la taille et l'influence de l'État, il est indispensable de réduire le fardeau fiscal. Les bons arguments politiques à l'appui de cet objectif sont cependant rarement présentés de façon satisfaisante. Lorsque cela a été fait, comme aux États-Unis à différentes époques et dans plusieurs des provinces les plus riches du Canada, c'est une idée qui peut être très convaincante.

Ceux qui s'opposent aux réductions d'impôts prétendent qu'il faudrait le faire uniquement lorsque nous « pouvons nous le permettre », c'est-à-dire, selon eux, lorsque le gouvernement a dépensé tout l'argent qu'il voulait et qu'il lui en reste encore un peu. Mais si l'on adopte ce critère, les impôts ne seront jamais réduits parce que les gouvernements considèrent les fonds à leur disposition comme des raisons de dépenser. Un politicien canadien a exprimé la même idée autrement : les recettes entraînent les dépenses. (« revenue causes spending »)

Réduisez les dépenses dans un domaine et un bureaucrate quelconque trouvera toujours une bonne raison de dépenser ces fonds ailleurs. L'expérience nous enseigne que la seule façon de réduire les dépenses des gouvernements est de leur fournir moins d'argent. Si vous combinez cela avec un engagement ferme à ne pas faire de déficit, vous obtiendrez un programme de rigueur financière qui garantira que le gouvernement vivra selon les moyens de ces citoyens. Soit dit en passant, il est possible de rendre la notion de rigueur financière attrayante pour la gauche, parce qu'elle permet d'assurer la capacité d'intervention de l'État.

Or, les syndicats du secteur public, les groupes de pression revendicateurs qui défendent des intérêts particuliers et les autres clients du gouvernement dénoncent évidemment toute tentative de réduire la taille de l'État parce que cela représente une perte d'influence pour eux, Leur contre-attaque favorite est d'affirmer que toutes les dépenses publiques ont d'énormes effets bénéfiques sur la société, alors que les individus et les entreprises ne dépensent l'argent qu'ils ont gagné qu'à des fins égoïstes. Mais le contribuable moyen n'a souvent aucun espoir d'obtenir le salaire et la pension bien plus généreuse du fonctionnaire qu'il finance avec ses impôts, et cela ouvre la porte à un discours sur

l'équité qui peut se révéler populaire : les fonctionnaires et tout ceux qui dépendent de !'État ne devraient pas pouvoir vivre aux dépens des contribuables ordinaires dont les revenus sont souvent plus bas que ceux des employés du secteur public. Mon explication précédente concernant l'information sur la performance et la responsabilisation des gestionnaires publics vient ainsi renforcer votre capacité de mener à bien cette tentative de créer un fossé entre les aspirations des gens et le secteur public. Les gens détestent devoir payer beaucoup pour un gouvernement dont la performance est manifestement médiocre.

N'hésitez pas à souligner qu'il est insultant de suggérer que ce que les gens peuvent faire avec leur propre argent est d'une quelconque façon « inférieur » ou pire, « destructeur », comparé à ce que les fonctionnaires de l'État auraient fait de cet argent. Rappelez aux gens les autres choix possibles : N'y a-t-il pas des jeunes ménages qui souhaitent acheter une voiture pour permettre à la mère de travailler hors de la maison, ou qui cherchent à économiser pour s'acheter la maison de leurs rêves? Les réductions d'impôt transfèrent aux contribuables le pouvoir de faire ce qu'ils veulent avec les fonds qui sont les leurs.

Nous avons besoin de l'État et des impôts. Mais comme les économistes l'ont démontré à
de nombreuses reprises, les impôts n'ont des effets positifs que jusqu'à un certain niveau. Lorsqu'il est dépassé, plus les impôts sont lourds, moins ils produisent de bénéfices, et plus les coûts sont élevés. Selon des études, pour chaque dollar additionnel obtenu par le fisc au Canada, nous renonçons à une activité économique valant près de deux dollars à cause des distorsions créées par le niveau excessif d'imposition. John Maynard Keynes, l'économiste dont les théories ont inspiré une bonne partie de la croissance de l'État durant l'après-guerre, a écrit un jour : « La proportion maximale d'impôts que l'on peut considérer comme tolérable est probablement autour de 25% ». Nous avons depuis longtemps dépassé cette proportion au Canada, et vous avez atteint le double en France.

Votre cri de guerre devrait être qu'aucun pays n'a jusqu'ici atteint la prospérité avec des impôts toujours plus élevés. (You cannot tax your way to prosperity)

Réduire la taille de l'État à un niveau acceptable nécessite du courage et un engagement ferme.

Si vous réduisez les impôts dans le contexte d'un engagement à maintenir un budget équilibré, vous devez alors réduire également les dépenses. C'est le sens de ce double engagement : vous faites confiance aux gens et à leur capacité de dépenser leur propre argent pour réaliser les objectifs qui leur tiennent à cœur, et vous assurer l'intégrité de l'État par une politique de rigueur financière. Comment alors faire face à la levée de boucliers que cela suscite?

J'ai déjà suggéré quelques façons, mais allons plus loin. J'ai attentivement observé plusieurs gouvernements réformistes, notamment en Ontario, en Alberta, en Irlande et en Nouvelle-Zélande, et je crois qu'ils ont des leçons claires à nous offrir.

l. Misez sur la qualité. Lorsque les gouvernements réformistes mettent en place des
politiques judicieusement conçues, qui visent à atteindre les meilleurs résultats
possibles à long terme pour les citoyens, sans compromis pour plaire à des groupes de
pression ou des secteurs économiques particuliers, les électeurs auront tendance à
donner leur appui. Le problème avec ces réformes judicieuses est que vous devez
toujours en payer le prix d'avance, et Que vous heurtez presque toujours 'les droits
acquis de certains groupes influents. Les bienfaits arrivent plus tard, mais ils sont
habituellement substantiels. Si vous connaissez une solution logique à moyen ou à long terme, adoptez-là. Comme le disait l'ex-ministre des Finances de NouvelleZélande Sir Roger Douglas, adoptez-là sans hésitation puisque rien d'autre ne permettra d'attendre des résultats qui satisferont la population.
2. Ne confondez pas le besoin de consulter avec le besoin d'atteindre un consensus. N'hésitez pas à consulter largement, mais rappelez-vous que les gouvernements réformistes ont souvent dû affronter un consensus contre la réforme avant qu'elle ne survienne, parce que les gens craignent le changement dans l'abstrait. Les consensus en faveur des politiques intelligente ont toutefois émergé par la suite, lorsque les gens ont constaté que les réformes produisaient des bienfaits tangibles. Si vous vous

défilez devant la résistance du public avant même de réaliser une réforme, celle-ci
échouera, et vous perdrez la crédibilité qui vient lorsque vous vous montrez résolus à
poursuivre votre programme. À mon avis, les réformistes français ont constamment
échoué ce test de crédibilité. Si vous n'avez pas de crédibilité, les groupes de pression
et le public en général consacreront leur temps et leurs énergies non pas à s'ajuster au changement, mais à vous faire reculer et à maintenir le statu quo. Il faut probablement jusqu'à deux ans pour établir cette crédibilité. Pendant cette période initiale, toutes les énergies iront dans le sens de résister aux réformes.
3. Procédez rapidement, avant que les groupes de pression n'aient pu mobiliser le mouvement d'opposition. Les grands projets de réforme offrent la flexibilité voulue pour démontrer que les pertes encourues par un groupe seront compensées par les gains d'autres groupes. Un mouvement d'opposition peut souvent être atténué lorsque des groupes de pression constatent que même s'ils perdent certains privilèges, cette perte est plus que compensée par les privilèges que perdent d'autres groupes, des privilèges qui coûtaient très cher aux premiers. En fait, des groupes affectés peuvent même devenir vos alliés en affirmant qu'ils sont prêts à se sacrifier pour le bien du pays, en autant que tout le monde est sollicité de la même façon. Pourquoi alors, disent-ils, le pouvoir ou les privilèges de cet autre groupe ne sont-ils pas remis en question tout comme les miens l'ont été? Le processus de réforme peut ainsi s'amplifier de lui-même.
4. Avancez avec audace et sur un large front, surtout si vous pouvez attirer l'attention sur des succès initiaux. C'est ce qu'a fait l'Irlande lorsque des réductions d'impôts ont entraîné un cercle vertueux dans lequel les entreprises avaient de bonnes raisons d'investir et d'augmenter leur capacité productive, alors que les travailleurs avaient de bonnes raisons de travailler plus et d'accroître leurs compétences. À mesure que l'investissement en capital a augmenté, et que les travailleurs sont devenus plus productifs, les salaires réels ont suivi une courbe ascendante, tout comme les recettes de l'État, et cela malgré une réduction des taux d'imposition.
5. Utilisez des cibles claires et facilement compréhensibles pour ancrer les éléments de votre programme et faites-y constamment référence. Paul Martin a remporté la bataille pour réformer les finances publiques essentiellement en fixant une cible

claire, soit l'atteinte d'un budget équilibré, et en liant chaque décision à ce but ultime. De la même façon, les conditions pour adhérer à l'Union européenne ont J~osé une discipline utile à plusieurs des pays candidats. Ils ont été capables de réaliser des réformes qui autrement auraient été inimaginables. Même si les gens ne sont pas d'accord avec le but à atteindre, l'impression de progresser vers un but clairement défini et simple à énoncer peut avoir un effet puissant sur l'imagination populaire.

Il est dans l'intérêt des personnes les plus vulnérables de notre société que l'on réforme l'État-providence.

J'arrive maintenant au quatrième et dernier thème que j'aborderai avec vous ce matin. Les politiciens et penseurs de la gauche prétendent être seuls à s'inquiéter du bien-être des plus démunis de la société. Et pourtant, il est facile de démontrer que leurs politiques sont dommageables pour les plus vulnérables. Il est plus important de réformer l'aide sociale pour des raisons de compassion que pour l'efficacité économique qui pourrait accessoirement en découler. La clé d'une réduction de la pauvreté est le travail, et non l'aide sociale.

Au Canada, entre le tiers et la moitié des personnes qui se trouvent dans le quintile inférieur de revenus pendant une année n'y sont plus l'année suivante, non parce qu'elles sont mortes de faim, mais parce que leurs revenus sont plus élevés. Et les données de Statistiques Canada indiquent clairement ce qui fait la différence entre tomber dans la pauvreté et y échapper : la façon la plus facile et la plus répandue est de travailler plus longtemps. Travailler fort et bénéficier d'un marché du travail dynamique fait toute la différence.

Cette constatation est importante car elle permet d'éclairer le fait que pour une forte proportion de ceux qu'on considère comme des « pauvres », la pauvreté est simplement une condition temporaire et de nature strictement économique dont ils vont se libérer. Pour cette partie de la population, l'assistance sociale (Qui correspond en gros à ce que vous appelez le RMI en France) fonctionne précisément comme elle est censée

fonctionner, c'est-à-dire comme une forme d'assurance sociale. La perte d'un emploi, la maladie, les cycles économiques et d'autres événements difficiles affectent tout le monde à un moment ou un autre. Les personnes qui font partie de ce groupe ont toutefois tendance à ne pas se considérer comme des « pauvres », mais plutôt comme des gens de la classe moyenne qui connaissent temporairement des difficultés.

Le partage de risque est la notion fondamentale qui sous-tend l'assurance. Un tel partage de risque est essentiel parce que, comme nous le savons tous, les coûts de nombreux types d'événements peuvent être catastrophiques et tombent au hasard sur quelques personnes chaque année.

Cependant, tout système d'assurance a son talon d'Achille : le risque moral. Être assuré contre un risque incite les gens à modifier leur comportement parce qu'ils peuvent alors faire porter aux autres assurés les coûts des risques qu'ils prennent. Les conducteurs qui ont une assurance automobile sont statistiquement moins prévoyants que ceux qui savent qu'ils devront défrayer l'entièrement des coûts d'un accident. Les joueurs de football américain qui portent un équipement de protection se permettent de jouer de façon plus risquée que les joueurs de football européen, qui n'en portent pas.

Pour éviter ces problèmes et contrôler les coûts, l'industrie des assurances a développé un ensemble de mécanismes tels que les franchises et la participation aux coûts de façon à réduire la possibilité pour un assuré de transmettre une trop grande part des coûts aux autres.

Tous les types d'assurance - et l'assurance sociale ne devrait pas faire exception - est un compromis entre les effets souhaitables de la mise en commun des risques et le problème soulevé par ces effets, à savoir le risque moral. Dans le cas de l'assurance sociale, il existe donc un second type de personnes qui ont recours au filet de sécurité sociale non pas uniquement lorsqu'ils connaissent des problèmes temporaires, mais qui vivent en fait en tenant pour acquise la disponibilité permanente et certaine de bénéfices sociaux, et qui en sont venus à dépendre entièrement de ces bénéfices. En d'autres mots, ils sont

l'incarnation vivante du risque moral qui apparaît lorsqu'on met en commun le risque sans suffisamment tenir compte des modifications de comportement que cela entraîne.

Le premier type de personnes à faible revenu ne pose pas de problèmes spécifiques du point de vue des politiques sociales, mais notez bien pourquoi : ils ont intégré un ensemble de comportements et d'attentes, y compris une discipline personnelle et un sens de la valeur du travail, qui leur permettent, de sortir assez facilement de leur situation de pauvreté et de retrouver un style de vie qui correspond mieux à leurs attentes. Le taux de renouvellement dans cette catégorie de pauvres est un signe parmi d'autres de la vigueur des individus qui s'y retrouvent à un moment de leur vie.

La pauvreté n'est pas uniquement une condition économique, mais aussi dans bien des cas une condition culturelle

En dépit d'une rhétorique politique très présente et malgré les prétentions des mouvements pour les droits sociaux, la pauvreté n'est pas uniquement-ni même principalement - une condition économique. Elle est aussi sous plusieurs aspects une condition culturelle, dans la mesure où elle dépend des valeurs d'une personne. Cela signifie qu'on ne peut jamais venir à bout de la pauvreté simplement en distribuant des chèque de soutien au revenu, mais bien en remettant en question et en modifiant des comportements. En réalité, la pauvreté est une question de caractère individuel à un degré surprenant.

Edward Banfield a écrit à ce sujet un ouvrage clé qui a été largement oublié, pour le plus grand préjudice des personnes prises au piège de notre système d'assistance publique. Dans ce livre qui traite des problèmes des quartiers pauvres des villes américaines, intitulé The Unheavenly City, Banfield accumule des preuves convaincantes pour montrer que la différence cruciale entre le pauvre et celui qui ne l'est pas ne tient pas au revenu, mais aux valeurs culturelles, et en particulier aux attitudes par rapport au temps. Selon ses termes, les pauvres ont une perspective orientée vers le présent, alors que tous les aines regardent vers le futur.

Gardez en tête que plusieurs des hypothèses que nous faisons pour expliquer comment il faut agir pour réussir dans la vie se rapportent au fait qu'il est raisonnable de se priver de certaines gratifications présentes dans le but d'obtenir des avantages futurs. Épargner pour acheter une maison ou pour sa retraite, se marier et fonder une famille, obtenir une éducation ou une formation, acquérir des compétences dans un emploi peu rémunéré en vue de gravir les échelons professionnels plus tard, acheter 'des assurances pour contrer divers types de risques, contrôler son alimentation et sa consommation d'alcool et de drogue, etc. etc. Tous ces comportements présupposent un ensemble de valeurs culturelles selon lesquelles les individus sont de puissants agents de leur propre destin qui agissent à travers le temps. Mais que se passe-t-il si vous habitez un univers dans lequel vos actions aujourd'hui n'ont qu'un lien ténu, ou même tout à fait obscur, avec les conséquences qui pourraient s'ensuivre demain, et encore plus dans cinq ou dix ans? Un monde où vous ne croyez pas que vos actions présentes peuvent affecter votre avenir,
parce que vous vivez radicalement dans l'instant présent?

La notion d'efficacité personnelle qui se déploie dans le temps semble être dans une large mesure une valeur apprise. Et pour bon nombre de gens, cet apprentissage a été limité ou n'a pas eu lieu. Les jeunes ont souvent une perception très vague des conséquences à long terme de leurs actions. La société a traditionnellement compensé ces lacunes par un ensemble de structures - la famille, l'école, le travail, l'église, les groupes communautaires, les pressions légales et sociales pour maintenir une cellule familiale stable et éviter les grossesses hors mariage. Le travail était récompensé, et pas seulement parce qu'il constituait la seule façon de gagner sa vie. Le travail conférait également un statut social, procurait le sentiment d'être un membre respecté de la communauté, et ceux qui ne travaillaient pas étaient stigmatisés.

La mobilité socio-économique qui, comme je l'ai noté plus tôt, est le seul moyen de sortir de la pauvreté, dépend en fait de la volonté des pauvres d'investir du temps, de l'énergie, de la concentration psychique et de l'argent - des investissements dont les dividendes n'apparaîtront que dans l'avenir. Comme Charles Murray l'a souligné dans son important

ouvrage Losing Ground, dans la mesure où ceux qui font ces investissements ont déjà très peu de ressources dont ils peuvent se passer, l'investissement est une expérience difficile qui le devient encore plus. Investir signifie qu'il faut se priver de quelque chose, qu'il s'agisse de temps libre ou d'argent,

Pour maintenir l'effort tout au long de ce qui peut être une longue période, le système doit aussi offrir des incitations et des récompenses: Les deux facteurs les plus importants dans cette dynamique sont donc les valeurs culturelles et les récompenses, pas le revenu. Il est nécessaire de croire que les investissements vont produire des bénéfices, et il doit y avoir des récompenses en cours de route pendant que des sacrifices sont faits pour investir.

Au lieu de cela, la philosophie qui sous-tend nos politiques d'aide sociale a fortement ébranlé ces valeurs culturelles, en insistant sur le fait que la pauvreté est simplement quelque chose qui vous tombe dessus, comme si vous étiez une victime impuissante, et non une condition de laquelle on peut se tirer en travaillant fort. S'il est vrai que certaines personnes travaillent fort et échappent à la pauvreté, alors on doit en conclure que plusieurs de ceux qui sont restés derrière auraient pu aussi s'en tirer mais ne l'ont pas fait. Ce n'est pas nécessairement parce qu'ils sont paresseux, mais plutôt parce qu'il leur manque peut-être la série de valeurs culturelles qui rendraient ce succès possible, à savoir les valeurs qui établissent un lien entre vos actions d'aujourd'hui et votre condition demain.

Les incitations font une différence

Venons-en donc à mon point suivant, qui est que dans cette bataille pour inculquer les bonnes valeurs culturelles qui procurent aux pauvres les moyens de réussir, les incitations font une différence majeure. Nous obtiendrons les types de comportement que nous voulons seulement si nous les récompensons et les renforçons. Et cela est doublement vrai dans le contexte de la Nouvelle Économie, une économie caractérisée par une abondance de capitaux et de savoirs, mais aussi par une pénurie de main-d'œuvre.

Voyez-vous, en Ontario et en Alberta, et encore plus aux États-Unis, la révolution technologique s'est accompagnée d'une énorme transformation sociale : la fin de l'assistance sociale telle que nous l'avons connue, comme aimait à le répéter le président Clinton. Au moment même où des perspectives économiques énormes s'ouvraient devant nous, les gouvernements de plusieurs États américains ont commencé à tirer les gens du piège de l'aide sociale et à les remettre sur le marché du travail. Ils ont commencé à exiger que les gens obtiennent une formation et se cherchent du travail au lieu d'être simplement entreposés en tant que personnes « inaptes au travail » dans le système d'aide sociale.

Le résultat n'a pas été l'appauvrissement et la misère, mais plutôt une remontée du taux de participation au marché du travail, l'utilisation de nouvelles technologies pour rendre les personnes peu éduquées plus productives, et une augmentation autant de l'emploi que du revenu parmi la masse de ceux qui avaient été jusque-là pratiquement exclus du marché du travail et qui connaissaient le chômage depuis des générations.

Cette application des nouvelles technologies que je viens de mentionner est un exemple particulièrement approprié dans le contexte de la Nouvelle Économie. À mesure que la main-d'ceuvre devenait moins abondante, il devenait de plus en plus nécessaire de trouver des façons rapides de faire travailler des personnes considérées comme inaptes au travail. Ainsi, McDonald's a par exemple investi beaucoup d'argent dans la conception d'une caisse enregistreuse pouvant être utilisée par des personnes analphabètes. Et puisque le travail procure des récompenses tangibles et immédiates (en termes de salaire, d'estime de soi, de sentiment d'accomplissement), alors que l'école demande justement cette croyance dans les dividendes à long terme qui fait souvent défaut, il est beaucoup plus réaliste dans bien des cas de mettre les gens au travail que de les forcer à s'éduquer.

Ce qui apparaissait d'abord comme une difficile réforme sociale s'est en fait révélée une immense expérience émancipatrice pour des centaines de milliers de personnes.

il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici d'une très fructueuse politique de gauche. En Suède sous un gouvernement social-démocrate, en Grande-Bretagne sous les travaillistes, aux États-Unis sous le démocrate Clinton, et de façon hésitante mais de plus en plus réelle en Allemagne sous les sociaux-démocrates, les politiques sociales remettent énergiquement les personnes capables de travailler dans des programmes de formation ou au travail. Ces développements sont en partie motivés par une prise de conscience des effets néfastes du risque moral sur les programmes sociaux. Mais les, gouvernements comprennent aussi que chaque dollar dépensé sur une personne capable de travailler est un dollar qui n'est plus disponible pour quelqu'un qui en est réellement incapable et qui par conséquent a beaucoup plus besoin d'être aidé à long terme par la société.

L'État est mal équipé pour résoudre les problèmes qui provoquent une pauvreté pathologique

Le dernier point que je voudrais mentionner découle des autres. Pour ceux qui n'ont pas les valeurs culturelles appropriées, la seule façon de se sortir de la pauvreté est de modifier leur comportement. Cela peut en partie s'accomplir avec de meilleures incitations, mais il y a une limite à notre capacité d'augmenter les « incitations positives ».

Ce dont nous avons besoin n'est pas plus d'argent, mais bien une meilleure capacité de discriminer entre ceux qui se servent de l'aide sociale comme d'une assurance leur permettant de traverser un moment difficile dans leur vie, et ceux dont les valeurs et les comportements les condamnent à la pauvreté. Et nous devons mettre en place des politiques qui feront progressivement en sorte qu'il sera plus difficile pour les membres du deuxième groupe de demeurer prestataires à long terme.

L'État est toutefois mal équipé pour remplir ces fonctions d'assistance sociale. L'État peut très facilement émettre des chèques sur la base de critères abstraits et objectifs, par exemple un faible revenu, une situation de chômage, ou le fait d'être vieux. Mais il n'a pas du tout les compétences nécessaires pour discriminer entre ceux dont les valeurs et

les comportements leur permettront de sortir de la pauvreté et ceux qui sont susceptibles d'y demeurer.

C'est justement pour cette raison, à mon avis, que nous constatons maintenant aux ÉtatsUnis et en Grande-Bretagne un rôle grandissant du secteur privé dans la fourniture de services sociaux, y compris des organismes à but non lucratif et des oeuvres de bienfaisance liées aux églises. Le principal attrait de ce développement n'est pas vraiment qu'il permet d'économiser des fonds publics -je crois en fait qu'une véritable réforme de l'aide sociale n'entraîne pas d'économie, et que ce n'est pas le but de l'exercice - mais plutôt que ces agences privées seront plus exigeantes envers leur clientèle, et auront des attentes plus élevées pour ce qui est de l'amélioration des comportements.

Je vous remercie de m'avoir écouté si attentivement et je me ferais un plaisir de répondre à vos question.

Discours de Brian Lee Crowley,
Président du think-tank Atlantic Institute for Market Studies (AIMS)