Google et la liberté :
quand Jean-Noël Jeanneney défie le bon sens

Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France vient de faire paraître un ouvrage intitulé Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut aux éditions d’extrême gauche Mille et Une nuit, qui ne susciterait qu’indifférence s’il n’était paradigmatique de l’antilibéralisme primaire de nos « élites ». Comme son nom l’indique, l’ouvrage a pour sujet l’entreprise américaine Google, et plus précisément la numérisation d’une quinzaine de millions de livres imprimés, soit 4,5 milliards de pages, sur six années et leur gratuité d’accès à tous les internautes. Google entend gratuitement mettre en ligne tous les ouvrages libres de droit et donner un accès partiel à tous les autres imprimés depuis 1920. Elle se prévaut de l’accord des plus grandes bibliothèques anglo-saxonnes.

Jean-Noël Jeanneney s’étrangle. Il s’agit selon lui d’un projet mercantile, donc à court terme, dangereux pour l’Europe et son patrimoine culturel et qui justifie une réaction politique « Il s’agit de culture, c'est-à-dire, bien sûr, à cette hauteur, de politique », ose l’auteur (pp.70-71). L’éminent historien appelle de ses vœux « un sursaut » qui serait celui de l’ « intérêt général », du patrimoine collectif des citoyens. Cette réaction prendrait la forme d’un grand projet européen des Etats piloté par Bruxelles. Une instance « fédérée » surplomberait des conseils scientifiques, attachée au premier chef à l’héritage national et animée par des « hautes personnalités bénéficiant d’un grand rayonnement intellectuel et d’une autorité internationale » (p.96) -traduisons : Jean-Noël Jeanneney et ses amis-.

Le lecteur nous pardonnera préalablement quelques épanchements. Nous n’avons pas partagé les sentiments de l’auteur lorsque nous apprîmes le projet Google. Nous fûmes -et nous demeurons- enthousiastes. Comment ne pas l’être ! Lorsque nous préparâmes notre thèse sur un sujet -comme souvent pour les thèses- arides, précisément le fédéralisme américain au XVIIIème et XIXème siècles-, nous écumâmes les bibliothèques parisiens : Cujas et ses fantômes, la Fondation nationale des Sciences politiques, enfin la Bibliothèque nationale -tel était encore son nom-, puis la Bibliothèque nationale de France -dénommée « François Mitterrand » du nom de son brillant concepteur-. Nous dûmes supporter les conditions de fonctionnement de la Bibliothèque nationale, son archaïsme, ses photocopies au prix effarent et uniquement faites par des fonctionnaires, plus condescendant les uns que les autres, les délais d’attente importants pour que l’on daigne nous remettre un ouvrage, le nombre limité d’ouvrages que l’on pouvait consulter lors de la même journée, enfin, pour notre sujet, les manques parfois surprenant de livres américains essentiels. Nous dûmes nous exiler Outre-atlantique, suivre, avec l’aide du Barreau de Paris, des cours à l’Université (privés : hé oui !, il y a des universités privées en dehors de l’hexagone !) de Harvard et nous bénéficiâmes d’une entrée dans sa prodigieuse bibliothèque (privée : hé oui ! il y a des bibliothèques privées en dehors de l’hexagone !). Comment imaginer de meilleures conditions de travail pour un chercheur français ? Des horaires d’ouverture impressionnants : en année universitaire, la bibliothèque ouvre jour et nuit, une entrée dans les réserves : comment l’expliquer à ceux qui ne font pas de recherche ? A Paris, vous êtes confiné dans la salle de lecture et vous êtes à la merci des personnes censées vous servir ; à Harvard, vous vous promenez librement dans les rayons !, des photocopieuses qui marchent, librement utilisables et dont le coût est modique. Et tout cela ne coûte pas un cent au contribuable américain.

Revenons maintenant à Google. On peut aujourd’hui caresser le rêve d’une mise en ligne de tous les fonds de bibliothèques du monde entier. A tout le moins, on peut penser que tous les ouvrages sur lesquels des droits d’auteurs n’existent plus, pourront être librement accessibles aux individus en général et aux chercheurs en particulier. Quel aurait été l’impact de Google sur nos travaux ? Il est fort probable que nous n’eussions pas été obligés de traverser l’Atlantique. Eût-ce été certes regrettable quant à l’expérience humaine. Mais si nous n’avions point eu les moyens financiers d’effectuer le voyage et de couvrir les divers frais universitaires ? Google s’annonce comme un extraordinaire moyen de « démocratisation » du savoir. Chez soi ou dans sa ville, tout un chacun pourra librement et gratuitement écumer les fonds des grandes bibliothèques, sans avoir à se déplacer physiquement. Quoi de plus enthousiasment ? Quel progrès pour l’esprit humain ? Mais, M. Jeanneney s’en moque comme de ses premières enluminures. Sur les bois exotiques, fussent-ils glissants, et les épaisses moquettes, on a cure de telles considérations.

« Tout à commencer le 14 décembre 2004 » (p.7), nous explique l’auteur, à savoir le jour où Google annonce son projet. En réalité, tout a commencé le 22 janvier 2005 en France, lorsque Jean-Noël Jeanneney publie dans un quotidien du soir un article éponyme de l’œuvre qu’il publie aujourd’hui. Puis, tout s’enchaîne. Le 16 mars, le Président de la République française reçoit le ministre de la Culture et le président de la Bibliothèque nationale de France pour lancer le projet d’une bibliothèque virtuelle européenne qui mettrait en ligne « gratuitement » des millions de volumes. Jacques Chirac, toujours prompt à vitupérer le libéralisme, dont il assimile les dangers à ceux du communisme (celui de sa jeunesse ?), toujours prompt à se démarquer de l’ « unilatéralisme » américain saute sur l’occasion. Au mois d’avril, 19 bibliothèques du vieux Continent signent un motion destinée à « appuyer une initiative commune des dirigeants de l’Europe visant à une numérisation large et organisée des œuvres » qui appartiennent à leur patrimoine. Le 28 avril, les représentants de six pays européens, à l’initiative de la France bien entendu, demandent à Bruxelles de lancer une « bibliothèque numérique européenne ». Il conviendra d’assurer le financement de l’entreprise, à savoir au moins 150 millions d’euros, sans doute beaucoup plus, une somme plus facile à réunir au niveau communautaire qu’au niveau national, surtout lorsque celui-ci croule sous les déficits et se trouve sous perfusion.

Le titre même de l’ouvrage est révélateur du holisme de son auteur. Or, ce titre ne veut rien dire. Google ne défie rien du tout. Quant à l’Europe, dans l’esprit constructiviste de M. Jeanneney, elle signifie plus que l’ensemble des européens. Le terme renvoie à une masse, à un bloc qui s’opposerait à d’autres grands ensembles, à commencer par l’Amérique, tous dotés de caractéristiques propres, de valeurs particulières. En claire, l’Europe sociale, solidaire, citoyenne, ferait face à une Amérique libérale, i.e. ose l’auteur « à la droite de la droite » (p.55), capitaliste, égoïste. La « politique » de l’Europe et ses valeurs se dresseraient contre l’économisme de l’Amérique et, tout bien considéré, son absence de valeurs. Gardons-nous d’affubler des abstractions, peut-être heuristiquement utiles, d’attributs propres aux individus ! Karl Popper nous a mis en garde contre ce travers, mais Jean-Noël Jeanneney ne l’a manifestement pas lu. L’épistémologie n’est pas son fort, la catallaxie non plus d’ailleurs.

LE MARCHE ET SES VICES

Jean-Noël Jeanneney nous dit qu’il a appris la nouvelle du projet Google sans « chagrin ni irritation » (p.10). Il se défend, mollement et sans convaincre, au détour d’un paragraphe, contre « je ne sais quelle hostilité à Google » (p.32). Il confesse, sans rire, ne lui faire « aucun procès d’intention ». Le procédé rhétorique ne trompera personne. L’idéologie de l’auteur est aussi adamantine que ne sont ses « intentions ». Google, c’est l’Amérique (pas au sens habituel de l’expression !), c’est le mal incarné. Et ce fût-ce inconsciemment. L’auteur veut nous faire comprendre que la volonté des concepteurs de Google n’est pas forcément maline. Google est d’abord et avant tout une entreprise, privée, donc, selon la conception surannée de l’auteur, le lieu du profit, du court terme, de l’absence de vision. C’est ensuite une entreprise américaine, donc, selon la conception traditionnelle de l’auteur, l’expression des valeurs américaines, plus exactement de l’absence de véritables valeurs. Autrement dit, Google cumule les inconvénients de l’entreprise privée et ceux d’une entreprise américaine. L’impression se confirme bien plus bas. Jean-Noël Jeanneney ne veut pas que s’affirme au profit du capitalisme américain, « même en l’absence d’intervention publique ouverte, une maîtrise unilatérale de la pensée du monde » (p.56). On ne voit guère comment une entreprise, fût-elle puissante, pourrait exercer cette maîtrise ! D’autant plus que si les ouvrages libres de droit sont en ligne, tout le monde pourra librement les consulter et les télécharger » ! L’auteur ne nous dit pas comment elle pourrait exercer cette maîtrise mais, une fois encore, sa pensée est tellement superficielle qu’elle peut être percée sans coup férir. C’est la vieille thèse du complot revisitée. Que les dirigeants de Google en soient ou non conscients, ils oeuvrent à l’Empire américain, à la classe bourgeoise qui doit bien tirer les ficelles du monde pour qu’on y comprenne quelque chose. Vision animiste et primitive dont on pensait qu’elle devrait épargner nos « élites ».

Le morceau d’anthologie de l’ouvrage et sa seconde partie dont le titre ne laisse pas de doute sur son contenu : « Au risque du marché ». Tous les lieux communs de l’antiaméricanisme et de l’antilibéralisme français s’y retrouve. Tradition familiale oblige, l’auteur cite avec délectations quelques morceaux choisis de l’antiaméricanisme gaullien (pp.35 et 47). Nous n’avons pas la prétention de citer tous ces lieux communs, tant ils sont nombreux, un florilège suffira.

- Il ne faut pas faire une « confiance imprudente » aux forces du marché. On ne sait pourquoi, mais l’auteur n’est pas hypocrite : il va suivre à la lettre le conseil, pour ne pas dire l’ordre, dans l’intégralité de son ouvrage…

- Adam Smith, « inventeur au XVIIIème siècle de la théorie de la main invisible » -l’auteur, ne lui demandons pas trop, ne doit guère connaître les travaux de la Seconde scolastique et ceux des Lumières anglo-écossaises, dont Smith n’est que l’un des brillants éléments- (p.34), a ainsi développé une théorie selon laquelle la somme des actions égoïstes individuelles « était vouée, selon une étrange et improbable alchimie, à donner spontanément le meilleur des mondes possibles » (pp.34-35). Adam Smith expédié en trois lignes : voilà de la bel ouvrage !

- Les Etats-Unis ne s’interdisent pas « quant cela les arrange, des accros majeurs aux principes du « tout au marché » », selon un raisonnement dont l’incohérence ne semble pas troubler l’auteur (p.35).

- La philosophie de Google demeure « celle du seul bénéfice à court terme, destiné à assumer des revenus aux actionnaires » (p.36). On pense à cette boutade de Churchill : le capitalisme, c’est le partage inégal des richesses, le socialisme, le partage égal de la misère… Ainsi, l’entreprise Google, américaine par surcroît, soumise à la bourse plus encore (pp.89-90), est incapable de toute anticipation, porte des oeillères, au contraire des hommes d’Etat dont le long terme serait l’horizon. Notre auteur parle de manière boursouflée « de ses longs desseins et de ses vastes pensées que l’Etat seul peut assurer (p.89). Il assure, toujours sans plaisanter, que le « réflexe patrimonial (serait) intrinsèque aux établissements publics à vocation régalienne » (p.80). Révélateur est le fait que Jean-Noël Jeanneney plaigne son homologue de la Bibliothèque publique de New-York, obligé -rendez-vous compte !- de solliciter des mécènes et de se soumettre à ses riches bienfaiteurs (p.90) ! Il nous semblait pourtant que, eu égard à l’impécuniosité de l’Etat français, le « service public » lui-même dans le secteur culturel en était réduit à mendier, de plus en plus auprès des mécènes, entre autres étrangers... Il sera respectueusement demandé aux hauts fonctionnaires qu’est Jean-Noël Jeanneney quelles ont été les réussites à long terme de l’état stratège français : le numerus clausus pour les études de médecine ? Les retraites par répartition, puis la retraite à 60 ans ? Les 35 heures ? Le Crédit Lyonnais ? Les abattoirs de la Villette ? Le Concorde ? Arrêtons le massacre avec la mention de la dette publique abyssale qui va peser aussi sur les « générations futures ». Jean-Noël Jeanneney n’a jamais lu, et on le comprend, les analyses de l’Ecole des choix publics. Celle-ci a démontré que l’horizon de l’homme politique n’est pas le long terme, comme le croit à force de propagande l’opinion commune, mais le court terme, à savoir la plus prochaine élection ou éventuellement l’élection présidentielle suivante. « Après moi le déluge » est bien plus la caractéristique des hommes d’Etats que des entrepreneurs ! La théorie des anticipations entreprenoriales ne doit pas avoir court chez une certaine « élite » parisienne. Parmi les précédents, riches d’enseignement de l’attention portée au long terme, l’auteur oppose l’histoire de la radio dans l’entre deux guerres en Angleterre et aux Etats-Unis. Il compare l’« attention servile » portée au sondage et le service des « goûts immédiats du public », d’un côté, au mépris envers les sondages et à « la volonté de jouer le long terme en offrant des émissions que ce public ne peut pas encore savoir qu’il les aimera, puisqu’il n’a pas encore l’idée qu’elles puissent exister » (p.37). Et l’auteur de louer la B.B.C. -citons, c’est un morceau de choix- « émanation de la nation (sinon du gouvernement), de déterminer librement quels programmes doivent être donnés aux auditeurs » !. Quel mépris envers les individus ! On voudrait qu’on croie à une série de coquilles. Malheureusement, le lecteur a bien lu. Les Patriciens offrent à la Plèbe ce qui est bon pour elle, même si, dans sa débilité, celle-ci ne sait même pas ou est son bonheur.

LES IRRÉPRESSIBLES CRAINTES DE M. JEANNENEY

Google entend numériser environ 10 à 15 % de la production mondiale des ouvrages imprimés depuis Gutinberg (p.11). Comment la sélection se fera t-elle ? Cette sélection sera, selon l’auteur, inévitablement biaisée au profit de la « vision américaine du monde », à savoir celle des « consommateurs et du marché », au détriment des «intérêts des « citoyens » (p.15) -il va de soi que les « citoyens » ne sont pas des consommateurs-. A l’économie, doit faire place une « réaction politique » (p.16). Le mot est lâché. Pour Jean-Noël Jeanneney, tout est politique. L’auteur présente en effet ce défaut bien français de vouloir tout politiser : toute question est politique ou susceptible de le devenir.

Les craintes de Jean-Noël Jeanneney ne s’arrêtent pas là. Il redoute le poids de la publicité dans la machine Google. Précisons qu’à partir du moment où le service est « gratuit », n’en déplaise à notre haut fonctionnaire, il faut bien qu’il soit financé. Et comme il ne l’est pas par les contribuables, il faut bien qu’il le soit autrement ! La vente des liens publicitaires qui s’affichent sur l’écran du serveur aura lieu aux enchères, « si bien que ce sont les plus riches qui ont toutes les chances de s’enrichir encore davantage » (p.41). Les risques dénoncés par l’auteur sont triples. Passons sur les deux derniers : le conservatisme et le populisme culturel, nous y reviendrons. Le premier, c’est « une concentration industrielle croissante au profit des plus grosses entreprises » (pp.41-42). La liberté des petits, auteurs ou éditeurs, ne serait pas assurée par la simple dynamique du marché (pp.69-70). Traduisons en terme marxien : c’est la concentration monopolistique ! Vous pensez que ce type de « raisonnement » avait disparu avec la chute du totalitarisme soviétique. Il subsiste pourtant rive gauche à Paris. Par surcroît, les gains réalisés par Google accentueraient encore « le déséquilibre au profit de la puissance privée » et réduirait « entre le poids des institutions d’intérêt général » que sont les universités (pp.45-46), d’autant plus que selon une « logique capitalistique classique », « l’argent va à l’argent » (p.64). Les gains, traduisons : la « plus value » réalisée par le capitaliste Google aboutira à la « paupérisation » des universités prolétariennes, i.e. publiques européennes.

Plus généralement, le projet Google s’inscrit dans une volonté hégémonique : le déséquilibre « au profit de l’hyper puissance d’une civilisation dominante » (p.46). Le 3ème chapitre est tout entier consacré à cette hyper puissance. Les images de l’anti-américanisme le plus primaire s’y amoncellent derechef (pp.48-49). Les Etats-Unis sont le pays de la peine de mort (et la Chine ?), des millions de prisonniers s’entassent dans les prisons (ce qui doit sans doute permettre d’annoncer que le chômage est au plus bas : l’auteur ne le dit pas explicitement, mais on peut aisément prolonger sa pensée), la démocratie est minée par les fanatiques religieux (ce serait l’Iran en pire), les méchants américains n’ont pas ratifié le protocole de Kyoto et le traité sur le Tribunal pénal international (à l’encontre des gentils Français), le F.M.I. et la Banque mondiale (deux institutions ultra-libérales sans doute) sont sous la coupe américaine, etc.. (p.54). On doit reconnaître à Jean-Noël Jeanneney un talent, celui de synthétiser en quelques pages plusieurs décennies d’antiaméricanisme dans notre beau pays.

L’auteur ajoute que le libéralisme « conduit en Europe, vers la droite de la droite » -aux Etats-Unis ?- (p.55). Il est donc, si l’on comprend bien, à l’extrême droite. Mais, comme l’extrême droite est considérée en France comme fasciste, cela signifie que le libéralisme est un fascisme -on ne parle pas encore de nazisme-. En ce sens, Jean-Noël Jeanneney n’œuvre pas dans l’originalité. Lorsqu’il était Premier Ministre, Michel Rocard avait déjà placé le libéralisme à l’extrême droite, avec la chaleureuse approbation d’un quotidien du soir. Un petit cours de libéralisme ne ferait pas de mal à notre auteur…

Jean-Noël Jeanneney n’hésite pas à écrire encore que Google s’afficherait comme gratuit, mais qu’il s’agirait d’une « fausse gratuité » « puisqu’on paie comme consommateur » (p.88). Plus haut, il avait été encore plus explicite « rien n’est vraiment gratuit pour personne [sauf les arguments de M. Jeanneney…] : nous autre citoyens (…) sommes toujours ceux qui payons ; lorsque ce n’est pas comme contribuables, c’est comme consommateurs » (p.77). L’auteur s’emploie à détruire point par point tout ce qui serait susceptible d’être positif au sein du projet Google. Tel Marx décillant de son statut de bourgeois, les yeux de la classe prolétarienne, le haut fonctionnaire Jeanneney œuvre à désillusionner les victimes du capitalisme américain. Les bras nous en tombent. M. Jeanneney ne semble pas faire la différence entre un service prétendument public et une entreprise privée -ou plus exactement, il l’a fait, mais sans rien n’y comprendre-. Le consommateur n’est évidemment pas dans la situation du contribuable. Le « service public » -dont on aimerait qu’il fût au service du public- est financé par des taxes ou des impôts. Y contribuent soit tous les contribuables, soit ces seuls usagers, étant précisé alors qu’un éventuel déficit pourra être épongé en dernier ressort par les contribuables. Les services du privé, eux, ne sont pas obligatoires. Ils ne sont pas financés par les contribuables, mais rémunérés par les consommateurs. Quant à Google -et c’est toute sa grandeur-, le service est gratuit. Il sera financé par la publicité, librement consentie. La « fausse gratuité » dont parle Jean-Noël Jeanneney n’existe que dans les services publics en général et dans les services publics français en particulier : l’école est gratuite en France, la télévision publique y est gratuite, la justice y est gratuite, etc.. Or, seuls les services publics font payer la gratuité, d’une manière ou d’une autre. La réaction de Jean-Noël Jeanneney est révélatrice de l’incapacité d’un haut fonctionnaire à comprendre le libre échange et de sa propention à plaquer sur le marché des raisonnements qui ne sauraient jamais concerner que le public.

Par ailleurs, les risques du monopole Google sont soulignés à gros traits par notre auteur : risque de censure en cas de « patriotisme américain dévoyé » -ce dernier adjectif ne saurait-il pas de trop ?- (p.70) ; risque d’une hausse des coûts « à l’avantage de ceux qui, grâce à la mondialisation, ont pris de l’avance et dominent déjà le marché » (p.85). Là, on ne comprend goutte à son raisonnement économique primaire. Pour quelles raisons certains ont-il « pris de l’avance », l’auteur ne se le demande jamais. De plus, s’il y a hausse des coûts, cela n’inciteraient-il pas d’autres acteurs à rentrer justement sur ce marché porteur ?

Le risque n’est pas seulement que Google réussisse, il existe aussi si Google échoue (pp.85-87). En effet, le travail aurait été effectué en pure perte, à supposer que Google disparaisse. Le spectre de Google continue de hanter Jean-Noël Jeanneney. Même disparu, Google continuerait à produire ses effets délétères ! Il va de soi que, selon notre auteur, lorsqu’une entreprise disparaît, elle n’est jamais remplacée. Visiblement, M. Jeanneney ne s’est pas ce qu’est la destruction créatrice… Bien entendu, la question de la domination de l’anglais n’est pas mise sous le boisseau, et de quelle manière ! Une citation complète s’impose : « une chose est d’accepter avec réalisme, que l’idiome simplifié qui en est issu, serve de parler universel, comme faisait le grec Abâtardi dans le bassin méditerranéen à l’époque hellénistique, une autre est de valoriser jusqu’à l’ivresse son usage dans l’ordre culturel et intellectuel » (pp.60-61). Jean-Noël Jeanneney s’est-il relu ? D’un certain point de vue, on ose l’espérer, tant le mépris qui exsude de ces lignes apparaît prégnant. On pourrait ainsi à la rigueur accepter par réalisme, mais avec force regrets, un langage pauvre, mais encore faudrait-il qu’il soit confiné à des tâches utilitaires et qu’il laisse les tâches nobles aux autres, aux français de M. Jeanneney. L’homme vide est plein de lui-même, dit la Bible, en quelques langues que l’on traduise…

Enfin, parmi les craintes de M. Jeanneney, se trouve en place de choix, le traitement de notre Révolution. Celle-ci risque de ne pas être correctement traitée, à tout le moins au premier rang. Or, notre auteur « souhaite que nos enfants, pour découvrir cette période », lisent entre autre l’histoire socialiste de la Révolution de Jean Jaurès (p.58). De même, il gage que l’histoire de la Commune ou celle de la colonisation française soit mal traitée –maltraitée- par Google (p.59). Notre auteur s’inquiète à juste titre de la manière dont l’histoire serait enseignée à nos chères têtes blondes. Serait-ce trop lui demander de se pencher sur le brillant enseignement de notre Éducation nationale ? Ce point ne semble pas l’inquiéter. L’histoire de la colonisation professée par des enseignants crypo-marxistes sur la base des ouvrages qui, pour la plupart, ne le sont pas moins, ne provoque pas de « sursauts » de la part de notre auteur. Quand ce dernier cite Jaurès, voilà qui est fort bien ! Mais il a oublié Baboeuf, Marx et Engels, Lénine, et tous les autres bienfaiteurs de l’humanité -sans mauvais jeu de mots-. Rassurons le ! Beaucoup de nos enseignants du primaire -le terme est bien choisi- et du secondaire sont aptes à suppléer ses coupables carences.

UNE USINE A GAZ

A la recherche du profit, s’oppose la conception européenne selon laquelle les œuvres culturelles ne sont pas des « marchandises comme les autres » (p.12). L’argument est là encore convenu. On nous rebat les oreilles sur le fait que telle ou telle chose n’est pas une marchandise, a fortiori comme les autres et, pour les plus extrémistes, que « le monde n’est pas une marchandise ». Mais qu’est-ce donc en France qu’une « marchandise comme les autres » ? C’est l’arlésienne. En effet, la culture n’est pas considérée comme une « marchandise », pas plus que l’agriculture qui subit une politique agricole commune (antilibérale, quoi qu’on en dise en France), mais plus que des pans entiers de l’industrie, pas plus que des pans entiers des services, etc.. Dire que « la culture n’est pas une marchandise » tout court, serait plus exact dans notre pays de l’ « exception ».

Heureusement, en Europe, il existerait une « préoccupation civique » (p.12), un enjeu moral et civique (p.31). L’ « intérêt général » (p.46) y règne. Ne croyons pas que Jean-Noël Jeanneney se moque, qu’il plaisante gentiment, qu’il taquine. Ses propos sont hélas ! dénués de toute once d’humour et détachement. Des tours de la B.N.F la hauteur de vue est loin d’être assurée.

Quels sont les vœux de Jean-Noël Jeanneney ? L’intervention d’ « acteurs financièrement désintéressés » (p.46), éventuellement au sein d’un régime mixte, qui fassent prévaloir l’ « intérêt général ». Comment faire ? La France ne peut rester isolée, ne serait-ce que pour des raisons financières. Le projet doit être communautaire. Mais, notre auteur est visionnaire. Ce projet lui-même pourrait être élargi à d’autres blocs. Sans rire, Jean-Noël Jeanneney n’hésite pas à parler d’une alliance avec l’Inde, mais aussi avec la Chine pour contrer la « mondialisation » qui œuvre à l’uniformisation brutale (p.52). C’est Bandoung bis ! Jean-Noël Jeanneney préfère une alliance avec un régime communiste (certes qui l’est de moins en moins mais, puisqu’on parlait de la peine de mort…) plutôt qu’avec le grand ennemi d’outre-atlantique. Dont acte. Le visionnaire ne s’arrête pas là. Il se réfère aussi au « monde arabe » -qu’est-ce ? on ne le saura jamais- « meurtri dans sa fierté collective » (p.52) à la suite de l’invasion américaine en Irak qui a osé déposer un phare de l’humanité, grand ami de la France et de ses dirigeants successifs. Dont acte. Ici, il ne s’agit plus de mépris, c’est de la démagogie. M. Jeanneney peut être haut fonctionnaire, il n’a pas oublié ses réflexes de politique. Enfin, -le lecteur doit s’y attendre, mais rien ne lui sera épargné-, le couplet sur l’Afrique, continent oublié, ne manque pas à l’appel. La « fracture numérique » ne doit pas frapper les plus pauvres. Jean-Noël Jeanneney ne s’interroge pas sur le point de savoir si la pauvreté de certains Etats africains ne provient pas de leur antilibéralisme foncier… Il s’agit de réduire l’éloignement croissant entre les favorisés du net et les autres, entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud. Il s’agit, écrit l’auteur sans craindre du ridicule « de l’appropriation collective de leur passé par les peuples défavorisés » (p.109). Car, Monsieur Jeanneney est généreux, avec l’argent des autres, mais c’est une antienne socialiste. Il s’agirait de donner à « ces peuples démunis » les moyens de numériser leur propre patrimoine écrit selon leurs vœux (p.54). Le lecteur ne saura pas comment cette générosité sera mise en œuvre et comment ses vœux seront exprimés, mais il ne faut pas être grand clerc pour deviner. Il suffira de faire des dons substantiels accompagnés de l’envoi de quelques fonctionnaires internationaux, avec les bénéfices attendus de toute aide publique.

« Une action collective en réseau (…) ne permettrait-elle pas de travailler, en Europe et au-delà, à un bel effort collectif, coordonné par une autorité publique ? » (p.71). Certes, mais cela serait insuffisant. La solution s’impose d’elle-même : « on ne voit pas, dans ces conditions, comment faire l’économie d’un puissant effort financier sur fonds publics » (p.75). Nous non plus ! Notons que M. Jeanneney, qui professe le mépris le plus achevé pour l’argent corrupteur, est bien heureux de pouvoir en bénéficier lorsqu’il est sert ses intérêts désintéressés ! L’argent a bien une odeur…

L’idéologie de Jean-Noël Jeanneney ne souffre d’aucune ambiguïté. Son légicentrisme, travers des révolutionnaires français chers à notre auteur, est assumé : « toute liberté qui n’est pas canalisée par une loi qui la tempère, peut aisément se dévergonder », assène l’auteur (p.55). Contre le renard libre dans le poulailler libre (p.69) -oui, rien ne nous sera épargné !-, la loi veille. Dans le cas présent, l’Etat doit intervenir « comme régulateur et comme acteur pour servir notamment des forces culturelles qui ne sauraient prospérer sans son appui et son aval » (p.55). Les derniers termes marquent plus encore la vision centralisatrice et -n’en déplaise à l’auteur (p.108)- jacobine de ce dernier. Quelle prétention : « sans son aval » ! « Il est urgent de valoriser selon une détermination collective, ici comme ailleurs, le bénéfice de la diversité des initiatives individuelles dans la construction de cette stratégie pour une connaissance commune partagée en Europe » (p.66).

« Un grand effort collectif de l’Europe s’impose » (p.91). Le but est que « l’Europe mette sur pied son propre moteur de recherche -ou plusieurs- qui lui permette, à l’échelle planétaire, de s’assurer que perdure une concurrence dans ce domaine capital (sic) » (p.83). Il est manifeste que M. Jeanneney a quelques difficultés à saisir ce qu’est la concurrence. Dans son esprit, la concurrence est monopolistique et ne se conçoit qu’en terme de nation ou de grands ensembles. Google doit être « concurrencé » par un projet européen, sous peine de laisser place à un monopole. Il ne vient pas à l’esprit de notre auteur que Google peut être concurrencé par d’autres acteurs privés, que les monopoles ne sont jamais dangereux tant qu’ils ne sont pas publics car, comme les individus qui les dirigent, les entreprises sont mortelles. A lire l’ouvrage, il semble que cette concurrence soit inexistante, que Google, si le marché joue, soit amené à tenir une position non pas dominante, mais monopolistique, donc dangereuse. Pourtant, l’auteur se trouve dans l’obligation de parler les concurrents de Google ! Mais on croit comprendre que cette concurrence serait vaine pour deux raisons alternative : ou bien Google écrasera toutes les autres entreprises, ou bien il ne le fera pas, mais comme celles-ci sont inévitablement américaines, le salut ne pourrait venir d’elle. La concurrence est ainsi envisagée comme une « guerre économique », selon une conception aussi fausse que convenue.

Jean-Noël Jeanneney écarte d’une main -visible- tout risque d’un Etat trop interventionniste (p.94). L’Etat ne se mêlerait pas du contenu, mais du contenant : « définir une organisation propre à réguler le système, à en canaliser l’inventivité tout en le défendant contre des dérives » (p.96). Là encore traduisons : c’est de la planification, plus ou moins indicative ou impérative ! Le Gosplan français est en marche ! Jean-Noël Jeanneney saute sur sa chaise et écrit « l’Etat ! l’Etat ! l’Etat ! ».

Mais alors reste à résoudre cette question centrale pour notre auteur : comment choisir les ouvrages à numériser ? Réponse : à partir des divers critères à combiner » (p.97). Cela ne nous avance guère. Ce que l’on sait déjà, c’est que les critères ne sauraient être ceux de l’entreprise privée, capitaliste et américaine Google. La réponse est la suivante : la rareté du document, sa fragilité, l’utilité pour le profit des chercheurs et le rayonnement de l’Europe, surtout la place de chaque pièce dans un ensemble pertinent (p.98). Tout cela est flou, mais surtout dangereux. Qui fixera ce critère « utilitaire » ? Que veux dire le « rayonnement de l’Europe » ? Cela signifie que Jean-Noël Jeanneney accepte ce qu’il refuse à Google : la sélection dirigée d’ouvrages en vertu de critères explicites, en clair la sélection d’œuvres qui manifeste la grandeur des valeurs européennes par comparaison avec l’absence de valeurs américaines. Paradoxe apparent : l’auteur, qui rejette évidemment tout extrémisme au profit des valeurs « républicaines », aboutit à défendre des thèses nationalistes et étriquées, les frontières fussent-elles poussées au niveau communautaire. Révélateur là encore est la conclusion emphatique de l’auteur : « l’Europe ne peut être grande que si elle se soucie des malheurs du monde et se mêle de les alléger » (p.108). Jean-Noël Jeanneney ne se rend pas compte de son inconséquence : c’est exactement ce dont il se plaint de la part des Etats-Unis ! Vérité endossa des côtes françaises, erreurs au-delà ! Le but poursuivi par Jean-Noël Jeanneney, bien qu’il ne le dise pas explicitement, est de prolonger l’ « exception française » en matière culturelle dans le domaine de la numérisation des ouvrages. Son but est de lutter « contre les périls d’une homogénéisation forcée des cultures » (p.104). L’auteur est dithyrambique sur les bienfaits actuels ou passés de l’interventionnisme étatique en matière culturelle : livre, cinéma, interdiction télévisée de la publicité pour les livres jusqu’à il y a peu, etc.. Ainsi, l’Etat doit il protéger les libraires « contre les effets de dumping (des) grandes surfaces anonymes » (p.29). C’est le capital apatride ! Ainsi l’auteur appuie t-il lourdement le projet de chaînes françaises d’informations internationales chers au Président de la République est voué à un échec retentissant, sur le plan financier, mais pas syndical, peut-on augurer (p.76).

QUELQUES CONSIDERATIONS FINALES SUR LA LIBERTE

Jean-Noël Jeanneney joue sur du velours. Qui, en France, ne fait pas son laïus sur les méfaits du libéralisme, inévitablement extrêmes, sur les dangers du capitalisme, automatiquement sauvage, sur les périls de la liberté lorsqu’elle n’est pas drastiquement encadrée par la loi (p.55) ? Tout l’opuscule est hanté par une indicible peur de la liberté. En bon -?- historien, il transporte la « peur de l’an Mil » au XXème siècle. L’ouvrage apparaît comme une sorte d’exorcisme, comme un combat –pathétique- contre les effets pervers de l’autonomie individuelle. Il est très représentatif de la mécompréhension totale de ce que peut être la dignité humaine au nom du tout sécuritaire. Il faut, selon un barbarisme à la mode, « sécuriser ». L’individu, pardon ! le citoyen, est un mineur qui doit être guidé par la loi, écrite par des hommes politiques débonnaires. La défiance de l’individu n’a comme pendant que la foi dans l’homme politique, garant de l’ « intérêt général » et visionnaire. Tout l’ouvrage est révélateur du rejet épidermique par les socialistes de ce qui constitue l’essence même du progrès. Ceux-ci n’acceptent pas que le progrès soit le résultat de conjectures et de réfutations, d’essais et d’erreurs, puisque l’homme est inévitablement faillible et que c’est sa dignité de tirer des leçons de ses propres erreurs et de celles d’autrui. Errare humanum est persevere diabolicum. Pour M. Jeanneney et ses amis socialistes, le « politique » évite toute erreur, du moins il encadre, il l’empêche que les « citoyens » n’en commettent. Google présentant un certain nombre de dangers, par exemple celui de faire faillite (p.86), seul l’Etat est capable de les juguler. En effet, l’Etat, lui, ne fait pas faillite, plus précisément, il est en faillite depuis longtemps en France, mais sa liquidation n’est pas prévue par la loi…-.

Qu’est-ce qui rend particulièrement désagréable la lecture de cet opuscule ? Ce n’est pas tant son style : l’ouvrage a été manifestement écrit à la diable -un comble sans doute pour le président d’une des plus grandes bibliothèques du monde !- C’est cette impression de suffisance mélangée à un mépris poussé à son acmé. Suffisance lorsque l’auteur assène quelques vérités aux termes d’une succession d’affirmations gratuites -le terme de raisonnement serait trop fort-. Mépris achevé de la liberté et de ses entrepreneurs, de ceux qui, contrairement à M. Jeanneney qui n’a jamais sans doute mis les pieds dans une entreprise privée, prennent quotidiennement des risques, se brûlent parfois les doigts et en assument, eux, les conséquences. Mépris pour le progrès humain et la perfectibilité humaine -reprenons l’expression de Condorcet, un auteur que M. Jeanneney a dû pourtant lire cette fois-. Paradoxe apparent : le « progressiste » Jeanneney appartient en réalité aux couches les plus passéistes et rétrogrades de la population.

Résumons : deux projets s’opposent. L’un, Google, s’il marche, bénéficiera gratuitement aux consommateurs. S’il ne marche pas, il ne coûtera pas un centime aux contribuables. L’autre, celui prôné par Jean-Noël Jeanneney est une usine à gaz qui n’a aucune chance de marcher, comme tous les projets des hommes d’Etat français. S’il ne marche pas : traduisons : s’il est mis en œuvre, les contribuables français épongeront ses déficits. Le choix a le mérite de la simplicité, encore fallait-il l’établir clairement.

Aux termes d’un ouvrage qui consiste ni plus ni moins en un appel du pied pour toucher quelques subventions, Jean-Noël Jeanneney apparaît très représentatif d’un certain « microcosme » parisien : inculture encyclopédique sur le plan économique, mépris du « marché » de ses valeurs -hé oui ! M. Jeanneney, il n’y a pas que l’homo economicus !-, commisération envers des « citoyens » ravalés au rang de contribuables taillables et corvéables à merci, haine des Etats-Unis et de ceux que les Américains peuvent représenter, confiance absolue dans une vision hiérarchique et surannée de la société. On s’amuse : supposons que Google soit une entreprise d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient, cet ouvrage serait certainement passible des tribunaux pour xénophobie et racisme. Nous ne voulons pas du « monde » que nous réserve M. Jeanneney, de son dédain de l’idée de liberté, de sa mécompréhension des fondements de la civilisation. On aurait pu penser, peut être naïvement, qu’à développer les idées qui sont les siennes, ou plus exactement celles qui sont propres à certains intellectuels « français », Jean-Noël Jeanneney eût été obligé de présenter sa démission. Loin de là ! Il a reçu l’adoubement présidentiel pour porter la bonne parole au niveau communautaire et traduire ses élucubrations dans les diverses langues européennes. Manifestation pathétique d’une fin de règne difficile. Témoignage patent d’un pays à l’agonie au gré de ses gouvernants successifs, alors pourtant qu’il présente tous les atouts pour réussir. La liberté n’est pas un vain mot, encore faut-il en entretenir les conditions et la mériter. Nous n’acceptons pas que les fondements de la civilisation soient minés par des projets liberticides. Demain, oui demain, la liberté…

Jean-Philippe FELDMAN
Professeur agrégé des facultés de droit
Avocat à la Cour de Paris